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ean Duvignaud est
mort samedi 17 février à La Rochelle. Il allait atteindre l'âge de 86 ans.
Ecrivain, critique de théâtre, sociologue, dramaturge, essayiste,
scénariste, anthropologue, homme de revues, Jean Duvignaud était aussi et
avant tout un généreux compagnon des plus belles aventures de la pensée et
de l'art que la France et l'Europe ont connues après la seconde guerre
mondiale.
Il était né le 22 février 1921 à La Rochelle. Sa vie
bascule, comme tant d'autres de sa génération, pendant la guerre. En 1943,
pour échapper au service du travail obligatoire (STO), il abandonne la
khâgne du lycée parisien Henri-IV. Bercé par les
vers de Paul Valéry « le vent se lève, il faut tenter de vivre », il
rejoint le sud de la France, connaît l'épreuve de la clandestinité puis de
la Résistance.
Au lendemain de la guerre, il cherche, par
l'écriture de fictions Le Sommeil de juillet (1947), Quand le soleil se
tait (1949), Le piège (1951), à comprendre ce monde nouveau qui s'ouvre, «
béant aux choses futures » comme l'écrit Montaigne qu'il aime citer. Il
participe alors à Contemporains, la revue de Clara Malraux. Critique de
théâtre à la Nouvelle Revue française, il fonde en 1953, avec Roland
Barthes, la revue Théâtre populaire.
APPROCHE SOCRATIQUE
Elle accompagne l'éclosion de ce nouveau théâtre que
symbolisent les pièces d'Adamov, Ionesco ou Beckett, et les mises en scène
de Roger Blin, de Jean Vilar. Il dirige la collection « Les grands
dramaturges » (éditions de l'Arche), qu'il inaugure par un volume consacré
à Georg Büchner en 1954.
Jeune agrégé de philosophie, il est nommé professeur
à Abbeville, puis à Etampes (1947-1956). Privilégiant une approche
socratique de l'enseignement, il fait jouer à ces jeunes lycéens, sur les
conseils de Jean Paulhan, le Woyzeck de Büchner :
pour la première fois au théâtre apparaît un homme qui n'est rien, et qui
pourtant questionne le sens de la vie sociale et ce que la société pense
d'elle-même. Sa rencontre avec Georges Gurvitch, professeur de sociologie à
la Sorbonne, sera décisive : ce dernier l'invite à réfléchir à une
sociologie du théâtre. Et c'est ainsi, comme écrivain, qu'il entre en
sociologie, pour chercher dans la vie collective ce que la fiction lui
avait montré : l'appel des possibles. Chercheur au CNRS, il traque en
Grèce, en Italie, la naissance du théâtre et de la tragédie.
Il n'en oublie pas pour autant ce théâtre nouveau
dont il rend compte dans ses chroniques aux Lettres nouvelles, à L'Express puis à L'Observateur. Des lectures assidues
qu'il entreprend alors, il retire de l'oeuvre de Durkheim la notion d'«
anomie » et pousse à son terme cette intuition que, à chaque changement que
connaît une société, se font jour des désirs et
des besoins nouveaux qui anticipent vers le non encore vécu.
En 1956, après avoir quitté le Parti communiste, il
participe à la fondation de la revue Arguments, avec Edgar Morin et Kostas Axelos : loin des
idéologies figées, des dogmes et des concepts, ils éprouvent ensemble une métaphysique
du possible. Il rendra compte de cette faillite des idéologies dans Pour
entrer dans le XXe siècle (1958).
En 1960, il est nommé maître de conférences de
sociologie à l'université de Tunis. C'est là, dans le bouillonnement de ce
laboratoire pour les jeunes nations décolonisées, qu'il prépare sa thèse
d'Etat, mettant en lumière la figure d'Antigone, cette jeune fille qui a
osé violer un interdit. Découvrant avec ses étudiants le petit village de Chebika, au sud de la Tunisie, il semble alors retrouver,
en la personne de Rima, une lointaine héritière de l'héroïne de Sophocle.
Initié à la complexité du Maghreb par le grand
arabisant Jacques Berque, et sensible à la microsociologie de son maître
Gurvitch, il publiera quelques années plus tard les résultats de cette
enquête anthropologique ( Chebika,
1968), dont Jean-Louis Bertucelli tirera un film
( Les Remparts d'argile, 1971).
Assistant à la Sorbonne (1961-1965), il prépare
alors un Durkheim (1965) et une Introduction à la sociologie (1966), qu'il conçoit
comme une réponse inquiète aux mutations engendrées par les révolutions
industrielles.
Après la soutenance de sa thèse (
Sociologie du théâtre, 1965), il est nommé professeur à l'université
de Tours. Il y conduit avec ses étudiants de nombreuses enquêtes
collectives, dans la veine de l'école de Chicago ( Les
Tabous des Français, La Banque des rêves, La Planète des jeunes).
CAUSE COMMUNE
En 1972, avec l'écrivain Georges Perec, qui fut son
élève à Etampes, et le philosophe Paul Virilio,
il fonde la revue Cause commune, pour « lire le texte du monde » et
envisager « l'insurrection du possible ».
Il reprend alors ses voyages : « En quittant
l'Europe, j'ai appris au Maghreb d'abord, puis en Afrique, et surtout au
Brésil, que le discours écrit ne réduit jamais la diversité de l'expérience
collective ». Fêtes et civilisations (1973) est justement consacré à ces
moments de rupture imprévisible, d '« insurrection du possible contre le
réel ».
C'est cette même philosophie qui est à l'origine de
la Maison des cultures du monde (1982), que préside Jean Duvignaud et
dirige Chérif Khaznadar. Pour accompagner cette
aventure, une nouvelle revue voit le jour, L'Internationale de
l'imaginaire. En 1980, il est nommé professeur de sociologie à l'université
Paris-VII, où il poursuit ses travaux sur la
sociologie de l'art (1984).
Les titres de quelques-uns de ses ouvrages ( Le
Langage perdu, Le Sous-texte, L'Anomie, Le Don du rien, L'Oubli,
Le Pandémonium du présent...) dessinent les contours de ses thèmes de
réflexion : la genèse, l'entre-deux, ces régions instables où les
certitudes sécurisantes sont battues en brèche.
Maître de conférences en histoire à l'université de
La Rochelle
Laurent Vidal
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