Réseau Thématique n°37 « Médias » de l'Association Française de Sociologie
Les Travaux du RT

Vicent Goulet : "ETUDIER LA « SCIENCE DES MEDIAS » COMME UN CHAMP"

 

ETUDIER LA « SCIENCE DES MEDIAS » COMME UN CHAMP

 

 

Vincent Goulet

EHESS/CSE

IUT infocom de Bordeaux 3

 

 

Communication à la Journée d'Etudes du RT 37  « Sociologie des Médias »

De l’Association Française de Sociologie

Rennes, 13 mai 2008

 

 

 

 

Ce papier est un document de travail. Toute remarque, précision ou information complémentaire est bienvenue : v.goulet.bx@voila.fr

 

 

 

Cette communication voudrait, de façon réflexive, esquisser la structuration de l’espace scientifique qui a pour objet l’étude des médias d’information et préciser la place de la sociologie dans celui-ci. Si l’on considère cet espace comme un champ, on peut y déceler un ensemble de logiques hétérogènes (logiques académiques, institutionnelles, éditoriales, militantes) qui viennent relativiser le principe d’autonomie du travail scientifique.

 

 

Quelques repères historiques

 

Pierre Albert a montré qu’un discours informé et savant sur la presse existe dès sa naissance (ALBERT, 2001). Depuis le XVIII°, juristes et homme politiques, publicistes et historiens, personnel administratif et policier ont produit un discours sur les médias, leurs conditions de production et leur possible influence.

 

L’histoire d’une « science des médias » qui reste à faire (même si elle a déjà été esquissée, GEORGAKAKIS et UTARD, 2001) montre que l'objet « média » est particulièrement sensible aux « modes intellectuelles » et aux cadrages idéologiques dominants. Ce domaine d’étude reste très dépendant du contexte politique, y compris dans sa construction scientifique. Ainsi, à la fin du XVIII° siècle jusqu’au milieu du XIX°, il est avant tout pensé dans sa relation avec la citoyenneté et la souveraineté (le « long chemin vers la liberté de la presse »), puis, il est associé aux questions de l’éducation des « masses » dont on craint l’anomie les errements (Le Bon, Tarde, Dick May, mais aussi Durkheim et Weber). Quand l’appareil médiatique se diversifie avec le cinéma et la radio et que des régimes totalitaires en font un usage propagandiste, la question des effets est dominante (depuis la seringue hypodermique de Lasswell jusqu'à l'école de Francfort), paradigme avec lequel mêmes les fonctionnalistes (comme Lazarsfeld) peinent à rompre[1]. Durant les « trente glorieuses », l’industrialisation et la « société de consommation » suscitent une nouvelle formulation des études médiatiques  en termes de « culture de masse » (Edgard Morin et Georges Friedmann). Cette perspective rencontre l'opposition de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, qui rejettent l'autonomisation excessive de l'objet « médias de masse » pour  préconiser l'étude des producteurs médiatiques et de leurs publics dans le cadre d'une sociologie de la culture (Bourdieu et Passeron, 1963). Comme Max Weber en son temps[2],  et malgré un indéniable intérêt pour l'objet, P. Bourdieu ne mènera pas lui-même d’enquête spécifique sur ce terrain, qui est longtemps resté l'un des plus illégitimes de la sociologie. De leur côté, les travaux de Morin et du CECMAS manquent d’appuis sur des enquêtes de terrain et relèvent d’une forme d’essayisme rapidement démodé.

 

 

1. La centralité académique des SIC

 

L’émergence de l’infocom

 

La « libéralisation » et « l'individualisation » de la société française, dont Mai 68 est le révélateur, nécessitent de nouveaux outils de « gestion du nombre » : la demande sociale en expertise et en compétence professionnelle croît sur les questions de médias et de communication.

Dans un contexte de réformes universitaires, les SIC vont se constituer sur cet espace disponible, à partir des IUT d'infocom et de leur formations professionnalisantes tout en produisant un discours théorique afin d'ancrer l'(inter)discipline dans le monde universitaire (ce qui sera fait en 1974)[3]. La monté progressive des SIC dans la hiérarchie des diplômes (MST, DEA, Doctorat), qui contribue à absorber la croissance générale du nombre d'étudiants à partir du milieu des années 1980, est aussi un moyen d'éviter la « colonisation » par les autres disciplines en produisant des enseignants-chercheurs labelisés SIC[4].

 

 

Les SIC entre opérationnalité et théorie

 

Il faudrait souligner l’importance de la « double nature » des SIC, à la fois très théorique et très professionnalisante, cet enseignement étant dispensé à la fois dans les facs de lettres et les IUT d'info-com. D'où une certaine tension dans la discipline entre spéculation et opérationalité.

 

Les IUT, et dans une moindre mesure les IUP, ont été des lieux où s'est joué un jeu complexe de rivalités et d'alliances pour consolider les SIC : les filières de documentation, bibliothèque, édition-librairie, journalisme, publicité, communication des entreprises et organisations, action culturelle, etc. attiraient un grand nombre d'étudiants avec de véritables débouchés sur le marché de l'emploi. D'un côté le succès de ces enseignement professionnalisant et la sanction du marché de l'emploi justifiaient le développement de l'infocom, y compris comme discipline théorique (et donnait des postes de maîtres de conférence aux jeunes docteurs de SIC), tandis que les responsables de filières s'appuyaient prudemment sur les UFR d'info-com pour garder une stature universitaire (tout en cherchant à garder le contrôle de l'enseignement et du recrutement des intervenant professionnels).

 

La personnalité et la trajectoire d'un des « pères fondateurs » des SIC, Robert Escarpit (1918-2000), est représentative de cette contradiction : universitaire et écrivain, humoriste, biographe de Hemingway, polémiste, auteur du billet quotidien du Monde de 1949 à 1974, il a créé à l'université de Bordeaux 3 l'Institut de littérature et de techniques artistiques de masse qui deviendra un IUT d’infocom avec une filière en journalisme. Sa trajectoire sociale (« à la Pompidou ») est assez courante : famille ancrée dans le Sur-Ouest, grand-père ouvrier-charpentier devenu joueur de piston solo, père instituteur. Converti à la sociologie de la littérature et des « techniques artistiques de masse » après avoir enseigné la littérature comparée, R. Escarpit est relativement marginal au sein de son univers principal d'appartenance, doté d'une personnalité indépendante, porté sur l'essayisme plus que sur la recherche empirique, il s'engage dans la création d'institutions nouvelles, mobilisant la transdisciplinarité pour dépasser les blocages institutionnels qu'il peut rencontrer. Son pari d’ouvrir l’université au monde de l’entreprise s’avère gagnant, puisqu’après avoir été le maître d’œuvre de la création de l'IUT d'infocom « contre » son université, il en deviendra le président.

 

 

Le recrutement universitaire de la 71° section du CNU

 

Jusque à la fin des années 1980, il y a peu de création de postes d'enseignants-chercheurs en SIC, le recrutement s'opérant par « transfuges définitifs ou partiels. Celui-ci s’accroît considérablement à partir de 1988.

 

Fin 75 : 7 professeurs et moins de 20 maîtres-assistants de SIC (source : Tableau de classement des personnels enseignants titulaires, MEN,  Boure, 2002) ;

2001 : La 71e section représente 1 092 enseignants et chercheurs (dont la moitié d’enseignants associés et d’enseignants détachés du second degré (Cardy et Froissart, 2002).

 


Source : Cardy et Froissart, 2006, p. 260.

 

 

Ces évolutions expliquent qu’aujourd'hui, un sociologue, historien ou politiste qui travaille sur les médias a tout intérêt à se faire qualifier en infocom s'il veut augmenter ses chances d'être recruté par une université et enseigner sur les médias.

 

En moyenne, de 2000 à 2005, la sociologie délivre par an 141 thèses, tandis que le CNRS et les universités n'offrent en moyenne que 45 postes par an (depuis 2000) aux sociologues[5]. Bien entendu, bien peu de ces postes sont réservés à des sociologues des médias (dont le thème de recherche n’apparaît d'ailleurs pas dans les documents de bilan de la 19° section du CNU). Il en est sans doute de même en histoire et science politique.

 

En revanche, les SIC, dont une grande part des profils de poste concerne plus ou moins directement les médias, proposent chaque année 42 postes par an en moyenne.

 

Recrutement annuel MCF (postes offerts)

 

 

2000

2001

2002

2003

2004

2005

Moyenne annuelle 2000-2005

Sociologie (19°)

35

28

35

35

32

38

34

Histoire (22°)

61

32

48

39

40

49

45

Sc Politique (4°)

18

10

10

9

16

12

13

SIC (71°)

50

42

52

40

45

29

43

 

Source : Ministère de l’Education Nationale, Direction des Personnels Enseignants (DPE B3)

 

Statutairement interdiscipline, la 71° section du CNU est amenée à étudier et qualifier des docteurs issus des autres disciplines que les SIC dans une proportion bien supérieures aux autres sections.

 

 

 Année

Nb dossiers

Nb Qualifiés

 % Q total

 Nb dossiers SIC

 Qualifiés SIC

 % Q SIC

 

2000

213

76

35,68%

65

44

67,69%

 

2001

195     

76  

38,97%    

69     

46

66,67%

 

2002 

224     

82    

36,61% 

70  

43  

61,43%

 

2003  

208  

71    

34,13% 

59   

39 

66,10%

 

2004 

239   

73 

30,54% 

67    

44   

65,67%

 

2005 

264     

73    

27,65% 

74   

9   

52,70%

 

2006 

230      

60   

26,09% 

73     

42

57,53%

 

 2007

 237      

74   

31,22%   

79   

55    

69,62%

 

 

Néanmoins, la 71° section du CNU tend à fonctionner de fait comme une discipline.  le dernier bilan souligne que « 2007 est l'année où il y a eu le plus de dossiers de candidats SIC et où le taux de qualification a été le plus élevé » et de fait, seuls 19 candidats en provenance d'autres disciplines ont été qualifiés, soit 12 % des 158 dossiers présentés.

 

Si l'on compare les qualifications délivrés par les section 19 et 71 du CNU sur les trois dernières années, on constate qu'elles se montrent particulièrement sévères l'une envers l'autre et beaucoup plus accueillante envers les docteurs de science politique, qui obtiennent un taux de qualification d'environ 50 % dans ces deux disciplines.

 

 

 

2005

2006

2007

19°

 

 

 

Nb de candidats examinés

371

341

394

Nombre de Qualifiés

202

192

220

 

 

 

 

Candidats Dc socio

204

178

203

Qualifiés Dc socio

145

131

158

 

 

 

 

Candidats Dc Sc Pol

38

40

56

Qualifés Dc Sc Pol

20

21

29

 

 

 

 

Candidats Dc SIC

5

4

11

Qualifiés Dc SIC

0

1

2

 

 

 

 

71°

 

 

 

Nb de candidats examinés

264

230

237

Nombre de Qualifiés

73

60

74

 

 

 

 

Candidats Dc socio

15

13

19

Qualifiés Dc socio

3

3

2

 

 

 

 

Candidats Dc Sc Pol

9

10

8

Qualifés Dc Sc Pol

2

4

4

 

 

 

 

Candidats Dc SIC

74

73

79

Qualifiés Dc SIC

39

43

55

 

Source : Bilans annuels des sections 19 et 71 du CNU.

 

Ces quelques statistiques, que l'on pourrait compléter avec celles des autres disciplines impliquées dans le champ de la « science des médias » montre la position centrale conquise par les SIC mais aussi l'importance croissante des politistes qui parviennent à se positionner aussi bien en sociologie qu'en SIC[6].

 

Malgré la tendance à « l'endogamie disciplinaire » de cette interdiscipline, notre hypothèse est que les SIC ont une importance particulière dans le champ des études des médias par les débouchés qu’elles offrent dans l’enseignement supérieur aux jeunes docteurs ayant eu les médias comme sujet de thèse. Cet état de fait se traduit par des demandes de qualification à la 71° section du CNU de la part de docteurs ayant soutenu en science politique, sociologie ou histoire, et qui ont un intérêt objectif à la transdisciplinarité et à une ouverture sur le monde des SIC[7].

 

Cet intérêt à l’éclectisme a bien entendu des effets dans la socialisation scientifique (colloques, congrès, recherche d'un « adoubement » par la publication dans des revues d'infocom), ce qui n’est pas sans incidence sur la construction de l’objet « médias » et les façon de le penser des scientifiques relevant d’autres disciplines

G. LAFARGE : Texte de la communication pour la journée d’étude « Sociologie et études des médias » du 13 juin 2008 proposée par le réseau thématique n°37 de l’AFS

 

Sociologue : un métier généraliste. De la sociologie des médias à la sociologie de l’éducation et de la culture - Comptes rendus de recherches

« Un des secrets du métier de sociologue consiste à savoir trouver les objets empiriques à propos desquels on peut poser réellement des problèmes très généraux ». Cette règle qu’énonce Pierre Bourdieu [1984] s’applique évidemment de manière féconde à un domaine comme le journalisme comme l’ont montré des travaux déjà nombreux, à commencer par l’analyse des transformations du jeu politique faite par Patrick Champagne [1990]. La mise en œuvre d’une pratique généraliste du métier de sociologue qui peut conduire à prendre le contre-pied des logiques de spécialisation[1], suppose, dans le cas des médias, d’éviter les problématiques imposées par les mondes académique et médiatiques, et de construire le journalisme comme un objet scientifique dont les déterminants s’inscrivent, comme tout objet social, dans le jeu des forces structurelles générales à une société ou spécifiques à des espaces plus ou moins autonomes. Elle implique aussi d’appuyer l’étude de faits sociaux sur les acquis de la discipline qui les prend pour objet, la sociologie, qu’il s’agisse de sa démarche (pensée déterministe et relationnelle, articulation des réalités matérielle et symbolique, alliance du théorique et de l’empirique [Grawitz, 2001], de ses concepts (champ, légitimité, vision du monde), et de ses résultats (espace des pratiques culturelles, poids des origines sociales , processus d’autonomisation). À ce titre, les travaux de Dominique Marchetti [2002] et Julien Duval [2004] illustrent l’intérêt de l’application du concept sociologique général de champ pour étudier de façon empirique et détaillée les conditions et positions différenciées de production de l’information et, en fin de compte, leurs interdépendances avec d’autres espaces sociaux.

Notre communication consistera en la présentation de notre tentative d’application de cette démarche et prendra la forme de comptes rendus d’ordre principalement méthodologique de deux recherches. La première, achevée, porte sur le devenir des diplômés d’une formation en journalisme à partir d’une exploitation secondaire d’une enquête administrative nationale. La seconde, en cours et menée avec Dominique Marchetti, est une enquête par questionnaire auprès des étudiants des principales écoles de journalisme françaises. Notre objectif est de montrer l’intérêt à articuler la sociologie des médias avec d’autres secteurs de la discipline (la sociologie de l’éducation pour la première et la sociologie de la culture pour la seconde) et surtout à s’appuyer sur outils méthodologiques et théoriques généraux en vue de dégager des résultats généraux dont la valeur dépasse le cadre de la population étudiée.

 

Notre première étude porte sur le devenir professionnel des étudiants du département information-communication de l’IUT de Lannion qui compte deux options de 28 étudiants : communication des organisations et journalisme. Elle repose sur l’exploitation secondaire d’une enquête nationale que mènent depuis 2003 l’ADUT et le MEN pour connaître la situation des titulaires du DUT deux ans et demi après l’obtention de leur diplôme. Nous avons repris les données de trois vagues d’enquête : celles de novembre 2003, 2004 et 2005 portant sur les diplômés de juillet 2001, 2002 et 2003. Les effectifs s’élèvent à 137 individus (67 communicants et 70 journalistes). Ils sont quasiment complets en raison du très fort taux de réponse des étudiants du département (83% contre 42% en moyenne nationale). Notre seconde étude cherche à construire l’espace des élèves des écoles de journalisme. Elle s’appuie sur le traitement statistique d’une enquête par questionnaire menée au courant de l’hiver 2004-2005. auprès de tous les étudiants inscrits en seconde année d’une formation reconnue par la profession (et aux élèves de première année de l’ICM de Grenoble qui venaient d’obtenir la reconnaissance) mais aussi en année spéciale aux IUT de Tours et de Bordeaux. 334 questionnaires ont été récupérés soit un taux de réponse moyen de 72% (selon les formations, ce taux varie entre 38% et 100%). 328 ont été exploités.

 

Sociologie du journalisme et sociologie de l’éducation

 

Notre travail sur le devenir des journalistes diplômés de l’IUT de Lannion s’est construit dès le départ sur le principe de ne pas se focaliser sur ces seuls étudiants, cette seule spécialité et l’unique question de leur entrée sur le marché du travail. En effet, une telle perspective aurait renforcé la tendance déjà forte à rester prisonnier de la problématique imposée de « l’insertion professionnelle », qui était celle très explicite des commanditaires institutionnels (IUT et ministère de l’éducation) de l’enquête. Le caractère réducteur d’une telle vision de l’école et surtout l’obstacle qu’elle pose à la saisie des véritables déterminants sociologiques des trajectoires scolaires et professionnelles a été démontré depuis longtemps, puis sans cesse rappelé par la sociologie de l’éducation [Bourdieu, Passeron,1970 ; Le Gall, Soulié, 2007]. Tout poussait, et en particulier la construction même du questionnaire et les résultats qu’il proposait en conséquence, à ne penser qu’en terme d’efficacité du diplôme[2] et surtout à autonomiser ce dernier. Le prisme de « la profession » n’aurait que renforcé ce biais en favorisant la faible prise en considération des hiérarchies socialement produites des cursus scolaires et des espaces professionnels qui dépassent le strict cadre du journalisme. L’analyse critique des données statistiques [Merllié, 1989], a été d’une aide importante pour ce travail de construction de l’objet et de mise à distance de la doxa actuelle en matière d’éducation et de formation

Mais surtout, l’exploitation des données sur le devenir des diplômés de journalisme de l’IUT de Lannion n’a pris sens que dans la comparaison, méthode sociologique par excellence [Durkheim,1895], de deux options du département. En effet, l’objectivation statistique simple du matériel recueilli a fait apparaître deux sous populations distinctes qui se différencient au final par un fort écart d’accès à l’emploi deux ans et demi après l’obtention de leur diplôme : presque deux tiers des étudiants journalistes (61%) travaillent deux et demi après l’obtention de leur diplôme contre un peu plus d’un tiers des communicants (34%). Cet écart du simple au double se vérifie symétriquement dans la part des étudiants encore en études à ce moment-là : la moitié des anciens de l’option communication (48%) sont inscrits dans une formation d’enseignement supérieur pour seulement un quart des journalistes (26%). En fait, les étudiants des deux options se distinguent sous des rapports multiples et concordants qui indiquent la plus forte sélection sociale, géographique et scolaire des journalistes. En somme, les étudiants intègrent l’IUT avec plus de ressources sociales et scolaires en journalisme qu’en communication. Ces différences fonctions de l’origine des étudiants sont très fortement liées (sans qu’il soit possible d’identifier ce qui est la cause et ce qui est l’effet) à la hiérarchie qui existe entre les deux options dans l’espace académique des formations du supérieur et entre les métiers de destination dans l’espace des professions.

Pour faire apparaître la combinaison de ces déterminants sociaux multiples et interdépendants, il a été certes indispensable, dans une perspective apparemment limitée au milieu journalistique, de situer l’IUT de Lannion dans l’espace des formations au journalisme. Il constitue à double titre, professionnel comme académique, une petite porte d’entrée dans une profession reconnue. Mais il a été tout aussi pertinent d’essayer d’inscrire ces mécanismes d’entrée dans la profession de journaliste déjà étudiés d’une façon globale [Devillard et alii ,2001], dans le jeux des forces sociales et scolaires qui commandent aux processus de sélection et d’orientation dans le système français actuel d’enseignement supérieur avec le contrepoint révélateur de l’option communication. Notre analyse s’est donc avant tout appuyée sur les travaux et les données statistiques en sociologie de l’éducation [Convert, 2003, 2006] expliquant les nouvelles formes prises par les inégalités et les hiérarchies scolaires suite à la seconde phase de massification de l’enseignement supérieur. Les analyses générales portant sur les déterminants des orientations dans les filières et disciplines du supérieur ainsi que sur les usages et les valeurs socialement différenciées des diplômes, ont pu être appliquées quasiment à la lettre à notre terrain. La filière – sélective – du journalisme à l’IUT semble jouer le rôle de filière refuge et professionnalisante pour des étudiants qui, scolairement, ne peuvent pas viser les grandes écoles, mais en fin de compte bénéficieront d’un diplôme d’une valeur non négligeable sur le marché du travail qu’ils pourront assez rapidement intégré après la fin de leur scolarité. Dans le cas de l’option communication, c’est le caractère trompeur de certaines filières professionnalisantes dont les diplômes ont une valeur réelle limitée sur le marché du travail, ce qui conduit les étudiants à les détourner de façon plus ou moins voulue de leur fonction officielle en les utilisant comme des voies d’accès à des études supérieures longues.

Des forces structurales classiques expliquent les orientations en IUT de communication et journalisme. Le flux de nouveaux étudiants des années 1990 a augmenté entre autres sous l’effet des filières nouvelles « à la mode » dont l’exemple type est l’info-com. Comme l’écrit Bernard Convert, les phénomènes de mode affectent d’abord les élèves « exclus par leurs performances scolaires médiocres des filières sélectives et riches en débouchés » [2006, p.14]. Dans le cas de l’option journalisme, les logiques spécifiques aux conditions scolaires d’accès au métier renforcent son rôle de filière refuge, rôle plus largement caractéristique des IUT. L’analyse de Maria Vasconcellos sur l’attractivité de ces filières pour « les enfants issus des couches moyennes et supérieures écartés des cursus les plus sélectifs » [2006, p. 43] s’applique totalement à cette formation. Les candidats à l’IUT de Lannion sont en partie ceux que leurs résultats scolaires et leur dispositions sociales dissuadent de tenter les grandes écoles de journalisme (dont les concours très difficiles ne sont accessibles qu’après des études longues) mais autorisent à viser le métier de journaliste et l’amission en IUT à la sortie du bac. Dans le cas de l’option communication, le sexe, facteur déterminant des orientations dans le supérieur, est décisif. L’ouverture des antennes locales des universités avec le plan université 2000 et des départements d’IUT plus largement sur le territoire comme à Lannion a particulièrement servi au recrutement de femmes, d’origine populaire aux résultats scolaires moyens (une partie des étudiantes de l’option communication présente ces propriétés). Les dispositions subjectives à l’origine du choix d’orientation vers l’option communication comme filière courte rentable professionnellement plus rapidement sont en partie en décalage avec les positions objectives auxquelles elle mène puisque la chance d’être en emploi deux ans et demi après est faible. L’option communication semble avoir l’attractivité trompeuse de nombreuses filières courtes : comme l’écrit Bernard Convert, « l’arrivée de nouvelles générations d’étudiants moins sélectionnés socialement et scolairement a assuré le succès des enseignements supérieurs professionnalisés auprès des populations qui les préfèrent à l’Université. Non pas qu’ils soient forcément associés à des débouchés précis, mais parce que leur caractère sélectif à l’entrée apparaît synonyme de débouchés professionnels plus sûrs » [2006, p.79]. À cette sélection, les possibilités d’études prolongées que saisissent fortement les étudiants en communication renforcent le sentiment et la réalité d’un parcours scolaire supérieur réussi qui rencontrent les dispositions à l’école des bons ou moyens élèves d’origine modeste.

Ces logiques d’orientations différentes sont révélatrices de rapports à l’école distincts chez ses étudiants et leur famille que nous avons tentés de caractériser, à titre d’hypothèses, sur la base encore une fois de travaux de sociologie générale et de l’éducation et de vérifier à l’aide des données de l’enquête et des observations menées dans le département. Cette perspective généraliste n’en est pas moins utile pour mieux comprendre les processus à l’oeuvre dans certaines formations au journalisme. En effet, nous avons pu avancer comme analyse que, dans le cas des filières globalement plus sélectives comme l’option journalisme, les étudiants ont une plus grande assurance, qu’il faut sans doute rapporter au moins à trois facteurs : leur origine sociale, leur scolarité généraliste globalement réussie et surtout leur l’entrée dans l’option sélective, la profession « intellectuelle » établie à laquelle ils se destinent. Dans les catégories de l’entendement professoral, ils ont un rapport moins « scolaire » à l’école. Cette disposition est assez en accord avec le principe d’une filière courte professionnalisante dont est attendue alors une formation à des techniques, une insertion professionnelle[3]. Au contraire, l’option communication très fortement féminisée se caractérise plutôt par un rapport moins détachée et plus sérieux à l’école. La moindre assurance (sociale et scolaire) peut se traduire par une inquiétude plus grande pour les résultats et la capacité à réussir qui est souvent vérifiée dans les faits. Le rapport à l’école intervient sans doute sous la forme d’une disposition relativement durable dans les parcours suivis à la sortie de l’IUT et finalement l’insertion professionnelle. En effet, l’assurance sociale et scolaire des étudiants en journalisme facilite, non pas nécessairement l’obtention d’un emploi, mais l’entrée dans la vie active. La réticence des étudiants de communication à se lancer dans la vie active et leur préférence pour poursuivre des études longues peuvent être prises comme des produits de leur rapport positif ou du moins dépendant à l’école à laquelle ils sont doublement liés : pour entrer dans l’enseignement supérieur et pour acquérir un métier et trouver un emploi.

Deux sous profils se dessinent parmi les étudiants en journalisme. Le groupe le plus important qui correspond aux propriétés et aux trajectoires dominantes que nous avons décrites jusqu’ici regroupent des personnes disposées à entrer rapidement dans la vie active, plus spécifiquement dans les métiers du journalisme. L’IUT joue à leur yeux véritablement son rôle officiel de formation courte professionnalisante. S’ils prolongent d’un an leur étude, c’est en journalisme dans une logique de spécialisation ou de diversification, en tout cas de renforcement de leurs compétences et de leur position dans l’objectif d’entrer mieux armés sur le marché du travail. Pour le second groupe, beaucoup moins important, le prolongement des études signifie un éloignement non seulement de la vie active mais du milieu journalistique professionnel comme l’indique la diversification des disciplines. Il mène souvent à des réorientations. Certaines propriétés des étudiants journalistes qui ont suivi trois années d’études depuis l’obtention de leur DUT semblent discriminantes. Les trois seuls titulaires de la mention « bien » au baccalauréat ont suivi cette trajectoire. Trois des quatre enfants d’ouvrier qu’a compté l’option sur cette période également. Les deux seuls étudiants dont le père est agriculteur font partie aussi de ce groupe. Nous retrouvons en partie les mécanismes explicatif du prolongement des études en communication : l’investissement scolaire de familles modestes est susceptible dans certains cas d’expliquer les orientations vers l’IUT comme filière sélective mais aussi le prolongement des études qui, en section journalisme, est souvent synonyme d’éloignement du milieu professionnel initialement visé à la différence de la communication.

Adopter le point de vue généraliste de la sociologie de l’éducation et travailler de manière comparatiste peut permettre également de mieux cerner les formes d’entrée dans la profession de journaliste dont les conditions ne se réduisent ni au diplôme, ni à l’état du marché du travail sauf à considérer que ces déterminants « finaux » des cursus ont des effets bien plus précoces sur les trajectoires. Le diplôme de DUT, à valeur faciale égale, joue de façon inégale sa fonction de droit à l’entrée selon les spécialités. Les métiers de l’information et de la communication sont des secteurs où le niveau de diplôme des jeunes prétendants à l’emploi est élevé : 65% des moins de 30 ans ont au moins une licence [DARES, 2004]. Les titulaires d’un DUT ne sont pas compétitifs, sauf dans le cas particulier du journalisme dont le diplôme par sa nature et sa rareté revêt une valeur supérieure. Ce n’est cependant pas uniquement en terme de marché et de concurrence qu’il faut penser la profession de destination. Elle renvoie pour le journalisme à une réalité beaucoup plus consistante [Halbwachs,1935][4], une réalité pré-construite qui a des effets sur les prétendants au métier bien avant leur entrée dans la vie active, on l’a vu notamment dans le cas des orientations dans le supérieur. Comparativement, le capital historique et le processus d’unification des métiers de la communication paraît encore insuffisant et fait des professionnels de la communication un agrégat encore arbitraire sans véritable réalité sociale collective. Produit d’une histoire longue, le journalisme comme « profession » défend en particulier une idéologie professionnelle et des pratiques du rapport à l’école et au travail qui renforcent les dispositions favorables à l’entrée dans la vie active, et ce, au cours même de la scolarité suivie en DUT. L’idéologie de l’importance de la formation sur le tas est forte. Les écrits, les propos des maîtres de stage, la difficulté des entreprises de presse à percevoir les écoles comme autre chose que des agences de ressources humaines, en sont autant de signes. Surtout, les formations au journalisme ont au cours des années 1980 et 1990 fortement répondu à cette demande de « professionnalisation » [Marchetti, 2002]. Plus encore, les étudiants en journalisme intériorisent très fortement ces jugements[5]. Pour les professionnels de la communication dont beaucoup travaillent en entreprises privées ou en agence, il est certain que le discours de la formation sur le tas est prégnant. Mais il est d’autant moins opérant sur les communicants que sa réalité est beaucoup moins effective au cours de la scolarité. Pour le dire autrement, pendant le DUT, le rapport au monde professionnel est beaucoup plus marqué et plus efficient dans le cas de l’option journalisme qu’en communication.

Finalement, la posture généraliste que nous avons essayé de tenir au cours de cette étude se concrétise dans la conclusion à laquelle nous aboutissons qui, tout en permettant de comprendre la spécificité d’une formation courte professionnalisante au journalisme est d’une portée beaucoup plus large puisqu’elle consiste à retrouver la loi sociologique selon laquelle le capital va au capital[6]. Ainsi, ce sont les étudiants de l’option journalisme de l’IUT de Lannion, la plus sélective socialement et scolairement et qui destine à la profession la plus « consistante » socialement, qui connaissent la meilleure insertion professionnelle relativement à ceux de l’option communication. C’est pour ces futurs journalistes, au départ les mieux dotés et les plus à même en théorie de poursuivre des études longues en filières généralistes, que le DUT comme filière professionnelle est le plus efficace. Au contraire, il remplit bien moins sa fonction pour les étudiants en communication d’entreprise, socialement et scolairement dominés par les apprentis journalistes, auxquels leurs propriétés et les frontières extensives du recrutement et de la pratique des métiers de la communication imposent des poursuites d’études longues pour lesquels ils étaient pour le plus grand nombre le moins bien armés, en tout cas à première vue les moins disposés. Finalement, l’efficacité de l’IUT, à moyen et long terme, se fait au prix d’un contournement croisé des devenirs scolaires et professionnels. Les futurs journalistes l’utilisent pour contourner l’entrée socialement et scolairement très sélective dans leur métier. Et les futurs communicants comme mode d’entrée dans les filières universitaires longues indispensables pour entrer dans leur métier.

 

De l’espace des étudiants en journalisme à l’espace social

 

 

La seconde enquête, conduite avec Dominique Marchetti, relève plus de la sociologie de la culture que de la sociologie de l’éducation (bien que ces deux domaines ne soient certainement pas étanches) mais nous la menons dans la même perspective. Au premier regard, elle peut sembler relever d’une pure sociologie des médias puisqu’elle porte sur la seule population des étudiants en journalisme en France en 2005. Mais nous l’avons conçue avec l’objectif de contribuer à la construction sociologique de l’espace social. Dans les paragraphes qui vont suivre, à la différence de ceux qui précèdent, notre propos[7] sera d’ordre plus méthodologique, les données recueillies étant en cours de traitement. Cela n’empêchera pas d’appuyer notre démonstration sur la base également des premiers résultats obtenus qui doivent être considérés comme provisoires.

L’adoption d’une perspective généraliste s’est d’abord traduite par le choix d’une méthode (une enquête par questionnaire) qui appartient à la sociologie générale [Durkheim 1897 ; Lazarsfeld, Jahoda, Zeisel,1931]. Ensuite, il faut noter que, pour la rédaction du questionnaire, nous nous sommes appuyés sur des enquêtes réalisées dans d’autres domaines que la sociologie du journalisme. Nous avons en effet entrepris d’adapter le modèle des enquêtes sociologiques menées au sein du Centre de sociologie européenne dans les années 1980, en particulier des enquêtes portant sur les écoles du pouvoir. Nous nous sommes donc très directement inspirés pour la fabrication de notre questionnaire jusque dans la rédaction même de certaines questions de ces exemples antérieurs que nous avons pu consulter. Ainsi, l’enquête cherche à obtenir des données nombreuses et détaillées susceptibles de produire des indicateurs multiples de positions et de prises de positions à la fois sociales et journalistiques. Le questionnaire compte par conséquent plus de quatre-vingt-dix questions dont une vingtaine sont des questions ouvertes. Cette recherche de données quantitatives ne signifie aucunement le refus de données qualitatives, bien au contraire. Ce travail sur les étudiants en journalisme, au sens très large a pour ambition de confronter les données issues de ce dernier avec des données qualitatives complémentaires extraites d’entretiens menées dans le cadre d’enquêtes parallèles à celle-ci.

Il en est de la sociologie des médias comme de la sociologie générale. Les contraintes d’exercice du métier à tous les niveaux et dans toutes les institutions poussent souvent les chercheurs à se rabattre sur les techniques d’enquête qualitatives même si ce choix méthodologique n’est bien sûr pas systématiquement un choix par défaut. Les effets de mode, effets produits par le champ académique, s’y exercent également comme par exemple le renouveau de l’enquête de « terrain ». Des effets plus spécifiques à l’étude des médias comme la promotion d’une sociologie proche de la réalité et des rédactions peuvent aussi expliquer le caractère limité de travaux quantitatifs en la matière en particulier en ce qui concerne les propriétés des journalistes et apprentis journalistes. Nous savions en lançant cette enquête que nous rencontrions les difficultés inévitables que soulève un questionnaire, qui plus est lorsqu’il se veut exhaustif puisqu’il cherchait à obtenir des informations sur l’origine sociale, le parcours scolaire, la vision du journalisme, les conditions d’entrée dans l’école, la formation suivie, les souhaits professionnels, la vie dans l’établissement, la consommation des médias, les pratiques culturelles, les opinions politiques. Les conditions de passation variables dans les différentes écoles (enfermé dans une salle de cours, déposé puis récupéré après coup, avec ou sans la vigilance-surveillance d’un enseignant de l’institution) expliquent les taux de réponses variables. Le nombre (115) et la diversité des formes des questions (à choix multiples, ouvertes, pour une vingtaine, sous la forme de tableaux à compléter), malgré des relectures et des tests, n’ont pas empêché évidemment la lassitude de l’interrogé qui devait consacrer environ une heure pour répondre, mais aussi les incompréhensions et les contresens générateurs de non-réponses. L’ingratitude de la tâche s’est faite sentir lors de la saisie des réponses [Zarca, 2004]. Il fallait consacrer en moyenne 42 minutes par questionnaire. Le travail de recodage en vue des traitements statistiques même simples comme des tris à plats ou croisés ou plus complexe comme des ACM est également de longue haleine tant le choix de codage et de la combinaison de variable est étendu. Le traitement statistique à proprement parler, même aidé de logiciel facile d’usage comme excel ou addad, demande beaucoup de temps pour faire apparaître des régularités, des variables discriminantes ou structurantes. Le choix de mener une enquête par questionnaire et de réaliser toutes les étapes nécessaires à la production et l’exploitation de données quantitatives n’est pas subi. Il correspond encore à une vision du métier de sociologue comme généraliste qui se doit non seulement de maîtriser le maximum de méthodes d’enquête mais surtout d’appréhender toutes les phases et tâches qui participent de l’avancée de la démonstration d’ensemble que la division du travail scientifique et les modes de dominations (disciplinaires, statutaires, sociaux) qui la fondent tendent à séparer.

 

Ce choix méthodologique est inséparablement un choix théorique qui renvoie au postulat scientifique au fondement de la sociologie : le déterminisme social. Multiplier les questions sur les propriétés des étudiants en journalisme est le moyen de mieux faire apparaître les déterminants sociaux, leurs formes et leurs effets tant sur les conditions d’entrée dans les écoles que sur leurs représentations du métier. Ainsi, pour être en mesure de saisir finement la position sociale d’origine, le questionnaire ne s’est pas limité à enregistrer la profession du père. Il a cherché à connaître également celle de la mère, le diplôme le plus élevé obtenu par chacun des deux parents, le statut privé ou public de leur emploi, la taille de la fratrie, le revenu moyen de la famille ainsi que les membres de la parentèle exerçant le métier de journaliste. Un autre postulat sociologique d’ordre général qui se combine avec le premier cité commande à notre enquête : la double dimension, matérielle et symbolique, de la réalité sociale. Les jugements et les valeurs journalistiques des étudiants, elles aussi déterminés socialement, font partie de notre objet d’étude. Nous avons ainsi multiplié les questions sur ce que les étudiants jugent être les qualités professionnelles premières d’un journaliste, les objectifs de son travail, les avantages et inconvénients du métier, sur les modèles qu’ils ont dans la profession, les médias, les types de rédaction et les rubriques dans lesquels ils souhaiteraient travailler. L’intérêt de telles données est de pouvoir mettre en lumière par exemple la hiérarchie des rubriques souhaitées. Ainsi, les premiers résultats exploités semblent indiquer que « l’international » est une rubrique prisée par les futurs journalistes. Mais l’enquête aurait tendance aussi à montrer que cette hiérarchie est différenciée socialement et finalement intériorisée par les futurs journalistes au cours de leurs études. De cette façon, notre enquête peut contribuer très directement à la sociologie du journalisme.

Les premiers résultats obtenus sur l’origine sociale des individus soulignent l’intérêt des données recueillies et de leur diversité. Le droit d’entrée dans les formations de journalisme est relativement élevé puisque la part des enfants de cadres supérieurs et de membres de professions intellectuelles supérieures atteint les 52% (contre 18 % dans la populations active masculine française en 2005). Le faible poids des étudiants d’origine ouvrière (10% contre 36%) ne doit cependant pas masquer leur spécificité. En croisant la catégorie socioprofessionnelle du père avec celle de la mère, il apparaît en effet les pères ouvriers des individus de notre échantillon vivent pour 42% d’entre eux avec des femmes membres des professions intermédiaires de la fonction publique, du secteur social ou de la santé et de l’éducation. C’est donc pour presque moitié les enfants d’une fraction spécifique de la classe ouvrière qui est disposée à intégrer les écoles de journalismes.

Nos choix méthodologiques sont inséparables d’une dernière règle très générale à savoir que les mondes sociaux, qu’ils soient journalistiques ou non, sont relationnels. C’est pourquoi notre ambition a été, dès la conception du questionnaire et la délimitation de la population interrogée, et reste lors du travail de codage et de traitement statistique des données, de construire un espace des étudiants en journalisme et finalement indirectement un espace des écoles. L’usage que nous essayons de faire des techniques d’analyse géométriques des données [Le Roux, Rouanet, 2004], et en particulier de l’analyse des correspondances multiples s’inscrit explicitement dans cette optique sociologique qui dépasse l’unique dimension mathématique et dans une tradition ancienne en sociologie d’utilisation de ces méthodes quels que soient les espaces sociaux étudiés [Bourdieu, 1979 ; Bourdieu, Christin 1990 ; Sapiro, 1990] dont le journalisme [Duval, 2001]. Nos premières exploitations de données montrent comment s’opère la distribution des étudiants selon certaines variables relatives à leurs propriétés sociales par exemple (nous l’avons vu pour l’origine sociale). Elles font aussi apparaître des sous-groupes d’étudiants aux propriétés proches qui s’opposent sous certains rapports (l’origine sociale, le mode de financement des études, l’origine géographique, le niveau et le type d’études suivies) à d’autres sous-groupes aux propriétés différentes.

De plus, l’espace des étudiants que nous voulons construire, conjointement à celui de leurs positions bâti à partir des caractéristiques objectives de leur trajectoire sociales et scolaires, est aussi celui de leurs prises de positions journalistiques à travers nos informations sur leurs représentations du métier mais aussi de leurs prises de positions au sens le plus large au moyen des données sur leur pratiques et représentations culturelles, religieuses et politiques [Bourdieu, 1989, p. 217]. À ce titre, le questionnaire interroge les apprentis journalistes sur les quotidiens, hebdomadaires ou mensuelles d’information lus, la fréquence et la durée de ces lectures, les chaînes et émissions de télévisions regardés et de radio écoutés et à quel moment de la journée, les journaux télévisés et radiodiffusés préférés. Il leur demande aussi quels sont leurs fréquentations des musées, salles de concert et cinéma, leurs écrivains, cinéastes et acteurs préférés. Les pratiques de lecture sont saisies de façon plus fine avec les genres littéraires préférés et les trois derniers ouvrages lus. Des informations sont également collectées sur leur positionnement politique, leur sentiment religieux, leur participation à la vie associative. Les acquis de la sociologie de la culture [Bourdieu, 1979], en particulier le principe d’homologie entre l’espace des positions sociales et celui des pratiques culturelles ont été au principe de l’intégration de ces questions dans notre questionnaire. Les types de données empiriques existantes [Donnat, 1997] ont été aussi à l’origine de la formulation de nos questions afin d’obtenir des données comparables, sur la fréquence par exemple de la consommation de médias. Il est aussi évident que ces acquis, théoriques comme empiriques [Insee, 2003 ; Mauger, Poliak, 1998], nous seront nécessaires pour classer et interpréter les données recueillies afin de mieux comprendre la signification sociale des goûts des étudiants, c’est à dire leur inscription dans la structure sociale hiérarchisée spécifique des pratiques culturelles. Mais nous espérons aussi contribuer à la construction de cet espace à l’aide des résultats tirés de notre sous-population spécifique.

Nous pouvons illustrer cette démarche avec le cas particulier des préférences cinématographiques. Il s’agit, en demandant aux étudiants quels sont leurs réalisateurs et acteurs préférés, d’obtenir une donnée supplémentaire permettant de saisir leurs pratiques culturelles et d’en construire le système de relations estimant qu’il s’agit peut-être d’une pratique plus partagée au sein de la population étudiée. De plus, nous savions que nous pourrions pour exploiter les résultats obtenus nous appuyer sur une étude ayant mis en lumière la structure du champ cinématographique [Duval, 2007]. Elle faciliterait l’analyse des goûts propre à un univers culturel spécifique. Nous espérons aussi apporter une contribution à l’étude initiée de cet espace en fournissant des données sur le champ des consommateurs qui répond à celui des producteurs construit par l’auteur. Cette démarche est aussi très générale puisqu’elle répond à l’objectif scientifique de contribuer à la connaissance de façon cumulative.

Finalement, notre étude ressort avant tout d’une sociologie générale car elle refuse de séparer les données recueillies sur les positions sociales des journalistes de celles sur leurs prises de positions culturelles et politiques posant que c’est l’ensemble de ces éléments et leurs relations qui constituent la réalité sociale à construire. Cet objectif peut être perçu comme celui d’une meilleure connaissance sociologique du monde des apprentis journalistes. Mais la perspective peut aussi être renversée. La population des étudiants en journalisme ainsi construite permet une meilleure connaissance d’une fraction de l’espace social français. Elle est comme un révélateur. Les particularités mêmes de cette population qui n’est pas représentative de la population française n’invalident pas cet objectif très général. Au contraire, elle est pertinente pour comprendre les transformations à l’oeuvre dans les fractions intermédiaires et dominantes de la société françaises où la structure de la distribution entre le capital économique et culturel tend à se modifier, transformations qui s’opéreraient également dans la population des entrants dans la profession de journaliste.

 

Références bibliographiques :

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- Donnat O., Les pratiques culturelles des français 1997, Paris, La documentation française 2008.

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- Le Roux B., Rouanet P., Geometric data analysis, Dordrecht, Kluwer Academic Publishers, 2004.

- Marchetti D., « Les sous-champs spécialisés du journalisme », Réseaux, vol. 20, n°111, 2002, p. 21-55.

- Mauger G., Poliak C. F., « Les usages sociaux de la lecture », Les actes de la recherche en sciences sociales, n° 123, juin 1998, p. 3-24.

- Sapiro G., « La raison littéraire », Les actes de la recherche en sciences sociales, n° 111-112, mars 1996, p. 3-35.

- Vasconcellos M., L’enseignement supérieur en France, Paris, La découverte, 2006.

- Zarca B., « Un sociologue avec des « scientifiques durs » sur la toile. Conditions de recherche au CNRS pour la plus mal aimée des sciences et aperçu de ses relations avec certaines des plus légitimes », Genèses, juin 2004, n° 55, p. 126-145.

 

 

Auteur :

Géraud Lafarge

Université Rennes 1

CRAPE (UMR 6051 CNRS - IEP - UR1)

IUT de Lannion

Département Information-Communication

BP 30219 - 22302 Lannion cedex - France

33 (0)2 96 48 57 21

33 (0)6 12 94 53 96

geraud.lafarge@univ-rennes1.fr

 



[1] La spécialisation n’est pas toujours commandée par des raisons uniquement scientifiques, comme le montre à intervalles réguliers la constitution de domaines réservés autour de « problèmes sociaux » [Lenoir,1999] comme la famille, la vieillesse, l’exclusion ou de catégories semi-savantes comme les professions [Bourdieu, 1992, p. 207-216] ou le genre.

[2] qui se résumerait à un chiffre, le taux de diplômés en emploi deux ans et demi leur sortie des IUT.

[3] C’est le type de rapport à l’école caractéristique des garçons qui ont tendance à surestimer leur capacité et à minimiser leurs difficultés, garçons que l’on retrouve plus nombreux dans l’option journalisme qu’en communication [Baudelot, Establet , 1992].

[4] Sur ce concept de la sociologie durkheimienne et son usage fait notamment par Maurice Halbwachs, voir : « La statistique en sociologie » (1935), Classes sociales et morphologie, Paris, Editions de Minuit, « Le sens commun », 1972, p.329-348 ; Remi Lenoir, «Halbwachs, sociologue ou démographe?» in Christian de Montlibert (dir.), Maurice Halbwachs.1877-1945, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 1997, P. 47-61.

[5] Voir Géraud Lafarge et Dominique Marchetti, Enquête en cours.

Posté le : 26 Mai 2008.

Eric MACE : "Qu'est-ce que ceci a à voir avec tout le reste ?"

Eric Macé

 

Proposition de communication pour la journée d'étude du RT "Médias" de l'AFS, 25 janvier 2008, Rennes : "Sociologie et étude des médias : quels terrains ? Quelles méthodes ? Quelles problématiques ?".

 

"Qu'est-ce que ceci a à voir avec tout le reste ?" : comment les Cultural Studies ont fait des medias studies un des observatoires des rapports de pouvoir dans la culture et comment la sociologie des médiacultures peut contribuer à ce projet

 

Résumé

 

L'introduction des CS en France s'est faite d'abord par la question des médias, mais les CS ne sont pas réductibles à l'étude des médias ni à aucun autre objet "bizarre" qui font leur (mauvaise) réputation académique. L'intérêt initial des CS pour les médias procède d'un double tournant culturel : prendre la culture au sérieux en passant du concept marxiste d'idéologie à celui gramscien d'hégémonie, et étendre la notion de culture, au-delà du réductionnisme élitiste, à sa définition anthropologique. Parmi ces formes étendues de culture contemporaine, il apparaissait évident que les médias constituaient un site privilégié parce que central de conflictualité hégémonique et contre-hégémonique. Depuis, l'intérêt pour les médias n'a pas faibli, mais ils ne sont qu'un objet parmi d'autres dès lors que l'extension du domaine de la culture est tendue vers l'observation attentive des moindres domaines et objets culturels tels qu'ils existent et tels qu'ils apparaissent au sein de la dynamique toujours renouvelée des pratiques et des offres partout dans le monde - un monde lui-même globalisé, glocalisé, cosmopolitisé, diasporisé, postcolonialisé. C'est cette conjonction entre la créativité continue des cultures contemporaines et l'intérêt renouvelé des chercheurs en CS qui a conduit à l'apparition proliférante des "studies" de toutes sortes. Démarche typiquement CS de débordement de frontières disciplinaires souvent étanches aux nouveautés et défiantes envers les hybridités. Avec le risque cependant, partagé à la fois par les acteurs et les chercheurs ainsi spécialisés (et souvent passionnés) : celui d'une re-essentialisation. D'où cette mise en garde épistémologique rappelée avec force par Stuart Hall : "quel que soit l'objet sur lequel vous travaillez, la question qui toujours doit vous hanter est la suivante : qu'est-ce que ceci a à voir avec tout le reste ?" – c'est-à-dire avec les transformations contemporaines des migrations et de la géopolitique, avec le retour de la religion, avec les questions d'identité nationale, avec les transformations du capitalisme, avec les modifications de l'individu et de l'individualisme... Autrement dit, à la prolifération créative des pratiques et des domaines de recherche ("studies"), les CS associent toujours une préoccupation commune qu'est celle de l'analyse des rapports de pouvoir – qui constituent ainsi, par le fait, l'objet commun de cette in-discipline de recherche. Ce raisonnement me semble parfaitement concerner les médias. D'un côté, l'approche media studies permet de prendre au sérieux le domaine des médias dans toute sa complexité et sa diversité. D'un autre côté, l'apport des CS rappelle qu'il s'agit moins d'associer des spécialistes d'un même champ d'expertise que de développer des modes d'interrogation des pratiques et des représentations qui soient sensibles aux questions de pouvoir et toujours articulés avec d'autres domaines de pratiques et de représentations. C'est, me semble-t-il, ce que je propose sous l'appellation de sociologie des médiacultures, lorsqu'elle me conduit, par exemple à observer la fabrique de la francité contemporaine à travers la prise en compte, par les professionnels de la télévision, des controverses et des conflits relatifs aux discriminations ethnoraciales.

 

De la culture de masse aux médiacultures

 

Introduction générale

 

Un passif historique du rapport de la société française et de sa sociologie aux médias :

- le règne de la théorie et de la sociologie marxiste et critique

- le retard français d'une sociologie de la culture légitimiste.

> il a fallu apporter des réponses pour dépasser ces insatisfactions.

 

Quatre principaux tournants

- tournant postcritique : passer de la culture comme site de la reproduction et de la domination sociale (Francfort, Bourdieu) à l'analyse des rapports de pouvoir dans la culture, de l'idéologie à l'hégémonie, principe sans garantie (Hall, Gramsci).

Articulation d'une sociologie des mouvements sociaux et culturels (Touraine) avec les apports réflexif d'autres traditions au sein de la sociologie française : Cultural studies, gender and queer studies, postcolonial studies...

Autrement dit, un constructivisme conflictualiste : la réalité sociale comme l'obtenu provisoirement stabilisé de points de vue, au sein d'une conflictualité sociale et culturele généralisée entre acteurs inscrits dans des rapports sociaux de pouvoir asymétriques.

Et ce dans tous les domaines, sous toutes les formes, à travers toutes sortes de médiation, mais toutes dans le même rapport à une réalité qu'elles configurent chacune à leur manière.

 

- tournant pragmatique : considérer la sphère publique, les industries culturelles et leurs objets comme des pratiques, des arènes, des organisations et des objets pouvant être saisi par les concepts et les méthodes classiques de la sociologie : voir le travail pionnier d'Edgar Morin sur les industries culturelles, mais aussi celui de Nancy Fraser sur la sphère publique et la démocratie "telle qu'elle est ", post-habermassien.

Ce qui fait écho à Becker : "Nous nous sommes vite rendu compte que c'était une erreur de nous focaliser sur les objets, comme si le sujet de nos recherches était des tableaux statistiques, des cartes, des récits ethnographiques ou des films. Il a semblé plus fécond de considérer ces artefacts comme les traces figées d'une action collective (as the frozen remains of collective action), réanimés à chaque fois que quelqu'un se les approprie : en rédigeant ou en lisant une carte ou un texte, en produisant ou en regardant un film"[1].

 

- tournant anthropologique : dépasser le réductionnisme légitimisme de la sociologie de la culture ("pour Flaubert, contre la Bovary")

Approche anthropologique de la culture au sens large : la notion de culture au-delà des questions de légitimité et de hiérarchie culturelle : la culture comme action collective de production et de circulation du sens.

La culture de masse à la fois :

- comme expression de visions du monde, objectivées dans des objets, récits et signes.

- comme ressource culturelle individuelle et collective.

 

- tournant post-esthétique : extansion du domaine de l'esthétique (comme expérience relationnelle entre un objet et des sentiments), extension du domaine de l'art (passage à l'amateur : cf. Jean-Marie Schaeffert, Eric Maigret, Antoine Hennion) et de ses jugements (cf. Hervé Glévarec).

 

Mouvement : de la culture de masse aux médiacultures

 

Pour désigner cet ensemble à la fois disparate, proliférant, transnationalisé et omniprésent constitué des objets et des pratiques culturelles médiatiques, la notion de culture de masse pose dorénavant plus de problème qu'elle n'en résout.

Inventée aux Etats-Unis au milieu du 20e siècle, la notion de culture de masse se voulait à l'origine descriptive : il fallait bien désigner cet ensemble nouveau et disparate de produits culturels qui avaient en commun d'être fabriqués et diffusés par les médias de masse.

Or nous ne pouvons plus aujourd'hui continuer à parler de culture de masse pour deux raisons :

- d'abord parce que ce terme a été surchargé de significations dépréciatives,

- ensuite parce qu'il est insuffisamment descriptif.

Acceptons cependant d'en faire notre point de départ, et montrons comment c'est la déconstruction par étape de la notion de culture de masse qui conduit à proposer celle de médiacultures.

 

Dans l'expression "culture de masse", la notion de masse fait problème dès lors qu'elle ne désigne plus le diffuseur mais les destinataires, faisant ainsi glisser la signification de culture de masse à celle de culture des masses.

Encore faut-il que les masses existent.

- On sait que l'avènement de la société industrielle a suscité de véritables "paniques morales", craignant que les individus déliés des liens sociaux traditionnels ne constituent plus qu'une masse atomisée d'individus anomiques, et donc tout entier soumis aux pouvoirs propagandistes des médias.

Or, même si l'individu moderne n'est plus l'individu traditionnel, il n'en est pas moins socialisés et inscrit dans des réseaux, des groupes et des rapports sociaux au sein desquels les médias sont saisis : ces derniers contribuent ainsi, et pour leur part seulement, aux dynamiques de cet individu moderne[2].

 

L'autre thèse dépréciative est celle de la culture de masse comme instrument de mystification des masses.

- D'après les philosophes de l'école de Francfort, les industries culturelles du capitalisme avancé auraient définitivement liquidé toute possibilité de conscience de classe ouvrière et de critique sociale artiste ou intellectuelle. Non seulement en détruisant la culture populaire "authentique" et la culture savante, mais en les remplaçant par une culture commune réduite à l'unidimensionnalité d'un divertissement, d'un kitsch et d'un bonheur produit et consommé industriellement.

Or cette théorie ne se vérifie pas. Certes, comme le rappellent fortement les Cultural Studies, il existe dans la culture en général et dans la culture de masse en particulier, des rapports de pouvoir pouvant avoir des effets de domination, mais ceux-ci sont sans garanties.

- D'abord parce que l'expérience sociale populaire n'est pas réductible à cette forme historique qu'a été la "culture populaire ouvrière" dont Richard Hoggart a effectivement décrit la disparition à la fin des années 1950, en grande partie en raison de l'acculturation des milieux populaires par la culture de masse.

La culture de masse est le contraire d'une culture de classe, et il faut entendre masse au sens de commun, voire au sens d'universel. En effet, de par sa diffusion par les médias de masse, la culture de masse, sans être la culture de tous, est la culture connue de tous, au point que les multiples “ sous cultures ”, “ contre-cultures ” et autres “ cultures alternatives ”, et jusqu’à l’art (comme l'exprime le Pop art depuis les années 1960 en occident et jusqu'à nos jours, tout particulièrement en Asie), ont à se définir dans leur rapport à cette culture de masse.

De sorte que l'expérience sociale des groupes subalternes – qu'ils s'agissent de rapports de classe, de genre, de "race" ou d'ethnicité - tend au contraire à s'exprimer, de façon toujours renouvelée dans l'invention de nombreuses subcultures et contre-cultures (dont une grande part acculture à son tour la culture de masse, comme on le voit avec le jazz, le punk, le hip-hop, les cultures gays et lesbiennes)[3].

- C'est le cas aussi dans la prolifération d'usages et d'interprétations des produits mêmes de la culture de masse, qui échappent à l'intentionnalité des producteurs et des diffuseurs pour devenir le support de constructions identitaires, contestataires, transgressives ou décalées[4], ou bien, plus simplement, pour s'inscrire de façon relativement mystérieuse dans la subjectivité et la mémoire des individus.

Dans tous les cas, la signification des produits de la culture de masse n'advient que dans l'opération de co-construction du sens entre une proposition médiatique et ceux qui, d'une manière ou d'une autre, en font quelque chose.

 

L'autre bonne raison pour ne pas accepter l'idée d'une mystification des masses, est que la culture de masse n'est ni unidimensionnelle, ni homogène.

- D'abord parce qu'en raison de la diversité des publics, de nombreux produits de la culture de masse intègrent en eux-mêmes, par leurs ambivalences, les tensions interprétatives de cette diversité de niveau de lecture.

- Ensuite parce que la circulation accélérée et globalisée des produits culturels par la mondialisation ne conduit pas à l'homogénéisation mais à un foisonnement de genres et de sous-genres médiatiques, d'industries culturelles post-Hollywoodiennes (Rio, Mexico, Bollywood, Hong-Kong, Taïwan, Tokyo, Le Caire, Quatar…etc.) et de formes locales d'appropriation de produits mondialisés eux-mêmes de plus en plus syncrétiques[5].

De sorte que, comme le souligne Nick Couldry, “ le principal effet de la globalisation est sans doute l'homogénéisation des manières d'exprimer ses différences ”[6].

 

Une fois débarrassé de "masse", reste la notion de culture.

C'est d'abord le singulier qui est gênant : cela conduit à penser, à tort, que la culture de masse est homogène.

Mais ce singulier a aussi pour limite de renvoyer implicitement au grand partage entre deux formes de culture :

- d'un côté la Culture savante, légitime et de bon goût de l'élite,

- d'un autre côté la culture de masse pauvre, honteuse, stupide et de mauvais goût[7].

Le problème n'est pas tellement qu'il existe entre les acteurs sociaux des "luttes de légitimité" et de "distinction". Le problème est que la sociologie de la culture a entériné ce grand partage légitimiste construit par les élites. Ce qui l'a conduit à ne s'intéresser (très marginalement) aux produits et aux pratiques culturelles non-élitistes que du point de vue de leur illégitimité, considérant toutes autres approches comme aussi illégitimes dans le champ sociologique que ces objets le sont du point de vue de l'élitisme culturel.

Cette doxa légitimiste a constitué en France l'obstacle majeur à une véritable production de connaissance sociologique sur la culture en général et sur la culture de masse en particulier[8]. > La manière la plus élégante de dépasser ce clivage est d'en appeler à une définition plus large de la culture qu'est sa dimension anthropologique, c'est-à-dire, et sans préjuger de la légitimité ou pas des objets culturels considérés, la manière dont sont produit et exprimés collectivement les significations du monde commun.

Il n'est pas question ici de transposer à la culture de masse une ethnologie exotisante des "rites" et des "tribus".

Il s'agit de considérer anthropologiquement la culture de masse comme l'expression d'une action collective de production du sens, permettant d'articuler les expériences collectives (celles des rapports sociaux, des grandes transformations économiques et techniques, des mouvements d'acculturation) avec les expériences individuelles les plus singulières et les plus intimes à travers la médiation d'objets culturels spécifiques que sont ceux des industries culturelles[9].

 

En mettant cultures au pluriel, nous signifions ainsi ce passage d'une définition unidimensionnelle à une définition pluraliste, et d'une définition légitimiste à une définition anthropologique.

Reste à qualifier ces cultures dont nous parlons, qui sont une forme très spécifique de représentations du monde.

Il nous semble que le terme média est ici tout à fait approprié.

- D'abord parce qu'il est une référence directe aux médias de masse, c'est-à-dire à la dimension empirique commune à l'ensemble de ces objets culturels qui est d'être produit par des industries culturelles.

- Mais surtout parce que ce terme permet de souligner que les médias sont une forme spécifique de médiation.

Si on considère en effet que la réalité du monde est socialement construite par une somme de médiations culturelles et institutionnelles plus au moins autonomes (le langage, le droit, la science, la politique, l'art, etc.), alors il nous faut saisir la médiation médiatique comme une forme spécifique de relation entre les individus et les groupes, concourrant, à sa manière, à cette construction sociale de la réalité à travers la somme de ses médiateurs, de ses représentations et des usages qui en sont faits.

 

C'est ce cheminement qui nous conduit à proposer et à défendre le terme de médiacultures :

- média à la fois comme industries culturelles et comme médiation,

- cultures comme rapport anthropologique au monde à travers des objets à l'esthétique relationnelle spécifique, le tout au pluriel pour souligner, au-delà de l'unité d'un même type de médiation, la diversité proliférante des objets et de leurs usages.

 

Si on articule cette approche anthropologique des médiacultures à une sociologie inspirée des Cultural Studies, des mouvements sociaux et de la sphère publique, c'est-à-dire attentive à l'analyse des rapports de pouvoir dans la culture, on est conduit à faire des médiacultures contemporaines un poste d'observation avancé du passage à la seconde modernité, avec son cortège d'incertitudes, de réassurances, d'inventions identitaires, de mouvements culturels hégémoniques et contre-hégémoniques et de politiques de la représentation[10].

 

 L'idée plus générale défendue ici est qu'en nous intéressant aux médiacultures, on s'intéresse en réalité à la manière dont les mouvements et les contre-mouvements culturels configurent la réalité sociale à travers cette forme de médiation spécifique qu'est la médiation médiatique.

Par mouvement culturel, il faut entendre ici toute action, présente ou instituée, progressiste, conservatrice ou réactionnaire, organisée ou dispersée, légitime ou illégitime, légale ou illégale, hégémonique ou contre-hégémonique , qui tend à faire valoir un point de vue sur les contours de la réalité du monde.

Tout mouvement culturel a sans doute été à un certain moment un contre-mouvement, en ce sens qu'il était minoritaire ou illégitime et qu'il a dû entrer en conflit avec d'autres mouvements culturels plus établis pour parvenir à se manifester, voire à se voir reconnaître comme légitime et comme expression de la "normalité".

Rien ne distingue donc les mouvements et les contre mouvements culturels, si ce n'est un rapport, plus ou moins provisoire, de subordination et de conflictualité ouverte.

La conflictualité entre mouvements culturels s'exerce à chaque endroit, dans chaque objet, dans chaque interaction du monde social, de sorte que tout chaque élément de la réalité sociale peut être considéré comme le produit relativement stabilisé de "l'action collective" qui l'a configuré, et qui a son tour redéploie le contexte dans lequel il apparaît.

 

Cette conflictualité générale constitutive de la réalité sociale s'observer à travers l'analyse des mouvements culturels au sein de trois domaines en nécessaire interactions.

 

- D'une part, la sphère publique politique et médiatique, en tant qu'elle est une arène et une scène de conflits de définition entre individus inscrits dans des rapports sociaux et engagés dans des mouvements et des contre-mouvements culturels (exemple : la question des "minorités visibles" dans la sphère publique et dans les programmes de télévision, couplée à celle des "statistiques ethniques" et plus largement celle des discriminations).

 

- D'autre part, la prise en compte et la traduction de ces conflits au sein des industries culturelles (sous la forme de programmes d'information, de fiction, de publicité ou de divertissement), en tant que industries "à risques" de production des imaginaires collectifs.

 

- Enfin, l'expression de ces mouvements culturels au sein de médiacultures, considérées au sens anthropologique comme un environnement symbolique commun et comme ressources culturelles dans les processus individuels et collectifs d'acculturation, de formation de l'expérience, de conflictualité sociale et de changements historiques.

 

> L'adoption du terme médiacultures permet ainsi une double opération.

- D'un côté nous remettons au centre de la sociologie un ensemble de recherches qui y sont marginalisées au prétexte de l'illégitimité de leurs objets culturels.

- D'un autre côté nous ouvrons un  domaine de recherche très largement inexploré en France, au contraire du monde anglo-saxon.

> En saisissant ainsi la sphère publique comme une arène conflictuelle et les médiacultures comme une scène et une ressource culturelle de type anthropologique, on trace ainsi un espace théorique et sociologique qui réinsère et réintrique les flots médiatiques des signes dans une problématisation généralisée du monde social.

> On devrait ainsi parvenir à rompre définitivement avec la maladie infantile de toute étude sur les médias qu'est le médiacentrisme.

 

Eric Macé est sociologue, chercheur au CADIS (EHESS), maître de conférence HDR à l'université de la Sorbonne Nouvelle – Paris 3 et enseignant à l'EHESS.

mace@ehess.fr

http://www.ehess.fr/centres/cadis/francais/pages/chercheurs/pres-mace.html

 

 

Dernières publications :

- (2007) avec Eric Maigret et Mark Alizart, Stuart Hall, Paris, éditions Amsterdam, 140 pages.

- (2007) "Comment mesurer les discriminations ethnoraciales à la télévision ? Une comparaison internationale", dans Isabelle Rigoni (dir.), Qui a peur de la télévision en couleurs ? La diversité culturelle dans les médias, Montreuil, éditions Aux lieux d'être (241-264).

- (2006) Les imaginaires médiatiques. Une sociologie postcritique des médias, Paris, éditions Amsterdam, 170 pages.

- (2006) La société et son double. Une journée ordinaire de télévision, Paris, Armand Colin, 320 pages.

- (2006) "Ne pas quantifier, ne pas nommer. L'impossible lutte contre les discriminations dans les programmes de la télévision française", dans Nacira Guénif-Souilamas (dir.), La République mise à nu par son immigration, Paris, éditions La Fabrique (178-195).

 - (2005) avec Eric Maigret, Penser les médiacultures. Nouvelles pratiques et nouvelles approches de la représentation du monde, Paris, Armand Colin, 190 pages.


 

L'introduction des CS en France s'est faite d'abord par la question des médias, mais les CS ne sont pas réductibles à l'étude des médias ni à aucun autre objet "bizarre" qui font leur (mauvaise) réputation académique : à l'inverse, elles se définissent elles-mêmes avant tout par l'étude des rapports de pouvoir dans la culture, en considérant les objets et les pratiques culturelles comme des sites de conflits politiques entre les acteurs et les points de vue.

 

Les CS se sont constituées en Grande-Bretagne dans les années 1970 à partir d'un double tournant culturel. Tournant théorique au sein du marxisme en passant d'une théorie de la domination et de la mystification propre aux thèses matérialistes marxistes de la culture comme idéologie, à une théorie gramscienne de la culture comme sites de conflictualités hégémoniques et contre-hégémoniques ayant autant d'importance dans les transformations historiques que les éléments structurels des rapports de classe. Tournant méthodologique au sein des sciences sociales en étendant la notion de culture, au-delà du réductionnisme élitiste, à sa définition anthropologique.

 

L'intérêt pour les médias procède de ce double tournant : parmi ces formes étendues de culture contemporaine, il apparaissait évident que les médias constituaient un site privilégié parce que central de conflictualité hégémonique et contre-hégémonique. Depuis, l'intérêt pour les médias n'a pas faibli, mais les médias ne sont qu'un objet parmi d'autres de recherche et d'exploration dès lors que l'extension du domaine de la culture est tendue, en un mouvement sans fin, vers l'observation attentive des moindres domaines et objets culturels tels qu'ils existent et tels qu'ils apparaissent au sein de la dynamique toujours renouvelée des pratiques et des offres partout dans le monde, c'est-à-dire partout dans un monde lui-même globalisé, glocalisé, cosmopolitisé, diasporisé, postcolonialisé (cf. le programme de CS Now !).

 

C'est cette conjonction entre la créativité continue des cultures contemporaines et l'intérêt renouvelé des chercheurs en CS qui a conduit à l'apparition proliférante des "studies" : (exemples). Démarche typiquement CS de débordement des frontières disciplinaires souvent étanches aux nouveautés, défiantes envers les hybridités, et qui prend au sérieux les catégories de la pratique et cherche à en comprendre les contours, les logiques, les tensions.

 

Avec le risque cependant, partagé à la fois par les acteurs et les chercheurs ainsi spécialisés (et souvent passionnés) : celui d'une re-essentialisation, d'un retour du refoulé de l'authenticité. D'où cette mise en garde épistémologique rappelée avec force par Stuart Hall : "quel que soit l'objet sur lequel vous travaillez, la question qui toujours doit vous hanter est la suivante : qu'est-ce que ceci a à voir avec tout le reste ? C'est-à-dire avec les transformations contemporaines des migrations et de la géo-politique, avec le retour de la religion, avec les questions d'identité nationale, avec les transformations du capitalisme, avec les modifications de l'individu et de l'individualisme...".

 

Autrement dit, à la prolifération créative des pratiques et des domaines de recherche ("studies"), les CS associent toujours une préoccupation commune qu'est celle de l'analyse des rapports de pouvoir – qui constituent ainsi, par le fait, l'objet commun de cette in-discipline de recherche.

 

Ce raisonnement me semble parfaitement concerner les médias et leur analyse : d'un côté, l'approche media studies permet de prendre au sérieux le domaine des médias dans toute sa complexité et sa diversité ; d'un autre côté, l'apport des CS rappelle qu'il s'agit moins d'associer des spécialistes d'un même champ d'expertise que de développer, concernant les médias, des modes d'interrogation des pratiques et des représentations qui soient d'intérêt général et toujours articulés avec d'autres domaines de pratiques et de représentations.

 

Une proposition : une sociologie des médiacultures.

 

 

 



[1] Becker Howard (1999), "Parler de la société", dans Propos sur l'art, Paris, l'Harmattan, p. 152.

[2] Maigret Eric (2003), Sociologie de la communication et des médias, Paris, Armand Colin.

[3] Gelder K., Thornton S. (1997), The Subcultures Reader, London, Routledge ; Muggleton D. & Weinzerl R.  (2003) The Post-Subcultures Reader,  Oxford, Berg.

[4] Le Guern (dir.)(2002), Les cultes médiatiques. Culture fan et œuvres cultes, Rennes, PUR.

[5] Pour le Japon, voir Gomarasca Alessandro (2002), Poupées, robots. La culture pop japonaise, Paris, Autrement). Pour l'Inde, voir Appadurai Arjun (2001), Après le colonialisme. Les conséquences culturelles de la globalisation, Paris, Payot ; et Assayag Jackie (2005), La mondialisation vue d'ailleurs. L'Inde désorientée, Paris, Seuil.

[6] Couldry Nick (2000), Inside culture. Re-imagining the method of cultural studies, London, Sage.

[7] La référence sur ce point est l'ouvrage de Lawrence Levine : Highbrow/Lowbrow. The Emergence of Cultural Hierarchy in America, Harvard University Press, 1988.

[8] Voir l'article de Glévarec Hervé (2005), "La fin du modèle classique de légitimité culturelle", dans Maigret Eric, Macé Eric (dir.) Penser les médiacultures, Paris, Armand Colin. Voir aussi l'article d'Eric Maigret (2002), "Pierre Bourdieu, la culture populaire et le long remords de la sociologie de la distinction culturelle", Esprit, mars-avril.

[9] Macé Eric (2002), "Sociologie de la culture de masse : avatars du social et vertigo de la méthode", Cahiers internationaux de sociologie, vol. CXII.

[10] Macé Eric (2005), "Mouvements et contre-mouvements culturels dans la sphère publique et les médiacultures", dans Maigret Eric, Macé Eric (dir.) Penser les médiacultures, Paris, Armand Colin.

Posté le : 26 Mai 2008.

Gilles BASTIN : "L’ESPACE DOCTORAL DES MEDIA STUDIES EN FRANCE"

L’ESPACE DOCTORAL DES MEDIA STUDIES EN FRANCE.
Un essai d’analyse socio-sémantique à partir de l’ensemble des thèses soutenues depuis 1990 contenant le mot « media » en titre ou en mot-clé.


Gilles Bastin

Pacte, Sciences Po Grenoble
Journée d’étude de l’AFS, Rennes 2008


Document de travail – Merci de ne pas citer
Les analyses présentées ici sont très partielles (enquête en cours)

 


INTRODUCTION

 

La question de la « configuration institutionnelle et scientifique » dans laquelle prennent place les études sur les médias en France peut être abordée de multiples manières selon que l’on se place plus ou moins près d’une analyse en termes d’héritages et de traditions intellectuels, d’un côté, ou de dispositifs, d’acteurs et d’institutions académiques qui en sont les vecteurs, de l’autre. Dans cette communication, on présentera les premiers résultats d’une recherche menée sur un corpus de thèses soutenues en France depuis le début des années 1990 dans ce que l’on appellera « l’espace doctoral » des media studies. L’objectif de cette enquête est d’abord de répondre à la question mentionnée plus haut en essayant de fermer le moins possible a priori – puisqu’il s’agit justement de se demander s’il a été délimité ou pas par ses acteurs – le champ des media studies. Il est aussi de proposer une méthode de cartographie de ce champ qui permette d’en saisir la double nature, à la fois conceptuelle et institutionnelle.
On peut en effet se figurer schématiquement l’activité scientifique comme un double processus de mise en circulation – d’idées et de concepts proposés à la communauté savante d’un côté ; d’individus mis en mouvement dans cette communauté de l’autre. Sans des individus et des institutions pour les porter, les discuter, les développer ou les critiquer, les concepts scientifiques sont de peu de poids ; sans idées à défendre, modèles à proposer et concepts à élaborer, individus et institutions ne peuvent garantir leur place dans la division du travail scientifique sur un objet comme les médias.
Énoncée à ce niveau de généralité, l’idée paraît banale. Cependant, elle est difficile à mettre en oeuvre empiriquement. C’est un tel programme que l’on voudrait esquisser dans cette communication en proposant de tenir une position médiane entre ces deux pôles de toute activité intellectuelle que sont, pour reprendre les termes wébériens, les « intérêts idéels » et les « intérêts matériels ». Pour se faire, on se concentrera sur une partie, certes, limitée de l’espace des productions intellectuelles sur les médias, l’espace des études doctorales, mais, pour autant, une partie centrale par rapport à la question des processus de fabrication académique de la recherche sur les médias. Les études doctorales participent en effet à la fois à la fabrication de futurs chercheurs et à
celle des modèles théoriques et conceptuels que ceux-ci mettront en oeuvre. Si l’on formule de façon un peu simpliste la dialectique des intérêts matériels et des intérêts idéels, évoquée plus haut, en disant qu’un futur docteur souhaitant travailler dans le domaine des études de médias, d’un côté, ne s’inscrit pas par hasard en thèse dans l’une ou l’autre discipline et avec l’un ou l’autre directeur de thèse, et que, de l’autre, il ne choisit pas au hasard les mots qu’il emploie pour écrire sa thèse, encore moins ceux qu’il choisit pour composer le titre de cette thèse et son résumé, une simple analyse des notices bibliographiques déposées au moment de la soutenance de thèse auprès des services de documentation universitaire devrait pouvoir renseigner utilement sur le paysage des études de médias en France.
Le choix des études doctorales comme matériau pour analyser la production des media studies en France a aussi un autre avantage : il permet d’ajuster la méthodologie de l’enquête à l’objet. Travailler sur la production d’un espace scientifique par nature trans-disciplinaire suppose en effet de ne pas se donner a priori de définition des lieux dans lesquels il se forme, notamment du point de vue des disciplines scientifiques établies. Dans l’ensemble de cette enquête on a donc considéré la production doctorale en sciences sociales comme un tout, en faisant abstraction des inscriptions disciplinaires et en considérant que les thèses participent à structurer cet ensemble par le biais des associations sémantiques qu’elles produisent. On considère notamment que relèvent des media studies toutes les thèses dans lesquelles le terme « media » (et ses dérivés) est mis en avant, que ce soit dans le titre de la thèse ou dans les mots clés fournis par le candidat pour essayer, justement, d’aider à situer et à cataloguer celle-ci.
C’est évidemment un choix qui conduit à une définition « relâchée » des media studies. Mais c’est le seul qui permet de ne pas définir a priori le contour de cet
objet. Beaucoup de travaux consacrés à la production doctorale – plus généralement universitaire – sur un sujet s’inscrivent souvent dans le cadre de disciplines constituées pour en examiner l’activité, la cohérence, les modes de fonctionnement. Dans le cas des sciences de l’information et de la communication par exemple et pour évoquer une discipline centrale dans notre enquête, on dispose par exemple de travaux sur le processus d’institutionnalisation de la discipline depuis les années 1960 (Boure), sur ses modèles théoriques (Averbeck) et sur la production des enseignantschercheurs
dans ce domaine (Cardy & Froissart). Tous ces travaux partent de la définition commune de la discipline, même lorsqu’il s’agit de la remettre en question, pour se demander quels en sont les objets. Le questionnement qui est à l’origine de l’enquête dont cette communication présente les premiers résultats est exactement inverse. Il s’agira de partir d’un objet (les médias) pour se demander comment il est appréhendé et construit par différentes disciplines. Outre que les travaux mentionnés plus haut conduisent souvent (et paradoxalement) à douter de la cohérence disciplinaire autour des objets « médias », il apparaît nécessaire, si l’on s’intéresse à la question de la fabrication d’une discipline – à tout le moins d’une étiquette scientifique (« media studies ») – de ne pas se donner comme point de départ ce qui est justement le point d’arrivée du processus analysé.
 

NOTE MÉTHODOLOGIQUE

La méthode employée pour cette enquête a consisté à recueillir l’ensemble des notices de thèses du domaine des SHS portant cette « étiquette », soit dans leur titre lui-même, soit dans les mots clé donnés à la thèse, et pouvant donc revendiquer une forme d’appartenance aux « études de médias ». Le corpus, limité pour des raisons pratiques aux thèses soutenues à partir de 1990, a été extrait du catalogue SUDOC de l’agence bibliographique de l’enseignement supérieur (ABES).4 L’ensemble des thèses dont le titre ou les « mots sujet » comportent la forme « média » ainsi que ses graphies alternatives et ses composés (« media », « médiatique », « médiatisation »5) ont été extraites de ce catalogue en deux temps. Dans un premier temps, le corpus a en effet été restreint aux thèses ayant le terme dans leur titre. Il est alors apparu que de très nombreuses thèses relevant pourtant bien du domaine des « media studies » n’apparaissaient pas dans ce corpus.6 Afin d’élargir la recherche, on a donc extrait aussi l’ensemble des thèses pour lesquelles le terme est employé dans la rubrique « mots sujets » (autrement dit, le système de mots clés permettant l’identification des thèses dans le fichier du SUDOC).7 Le premier fichier contenait 1347 thèses ; le second 590. Les deux ont été fusionnés pour constituer, après un nettoyage manuel ayant permis d’éliminer les doublons, les quelques thèses du domaine non SHS qui n’avaient pas été filtrées par l’extraction du SUDOC8 et quelques thèses en langue étrangère, un corpus de 1326 thèses.
Pour chacune de ces thèses, les informations suivantes sont disponibles : numthèse, auteur, titre, directeur, discipline, université, type thèse, année, résumé. Afin de faciliter le traitement de ce corpus, ces variables ont été recodées et uniformisées.
Au final, on dispose donc d’un corpus de 1326 thèses couvrant les années 1989 (une thèse seulement, sans doute là par erreur) à 2008 (deux thèses seulement). Du fait des délais normaux de saisie pour les thèses les plus récentes (48 thèses seulement saisies en 2007), ce corpus peut être considéré comme exhaustif pour les années 1990-2006, soit dix-sept années (cf. Graphique 1). On pourra constater que si le nombre de thèses soutenues dans le domaine des études de médias a tendance a augmenter régulièrement entre 1990 et 2000,une forte baisse est constatée en 2001 et 2002. Cette diminution n’est pas compensée, à la fin de la période analysée, par une reprise de la croissance de la production doctorale. Il s’agit là vraisemblablement d’un biais de saisie des thèses puisqu’il affecte l’ensemble des disciplines du catalogue SUDOC. À partir de 2001, date de création de ce catalogue qui venait remplacer Téléthèses, les thèses ont en effet été saisies par les établissements de soutenance, « thèse en main », et non plus par l’administration, qui disposait jusqu’alors de pôles disciplinaires qui effectuaient cette saisie à partir des formulaires d’enregistrement des thèses au FCT. Il semble donc que d’une part des thèses aient pu être soutenues sans donner lieu à un signalement dans le fichier pendant la période de transition entre les deux systèmes de catalogage, d’autre part que la période antérieure à 2001 ait été marquée par le cataloguage comme thèses de mémoires qui n’en étaient pas à proprement parler.
 
L’ESPACE ACADÉMIQUE DES MEDIA STUDIES EN FRANCE (1990-2007)
 

1.1. Quelle(s) discipline(s) pour les études de médias ?


Près du quart des thèses contenues dans ce corpus relèvent de la discipline des Sciences de l’Information et de la Communication (infocom). Cette discipline structure dont très nettement le champ de la production doctorale sur les médias dans les années 1990. Les deux disciplines qui la suivent avec chacune plus de 10% des thèses soutenues sont la sociologie et l’agrégat (artificiel) des thèses de langues et civilisation. Le corpus signale donc le succès de la discipline infocom à amener ses étudiants à la thèse à partir d’effectifs importants, on le sait, en premier cycle depuis la fin des années 1970 mais avec une ouverture récente au troisième cycle (1984). Ce mouvement accompagne aussi la grande augmentation du nombre de postes académiques dans cette discipline (cf graphique en annexe tiré de Cardy & Froissart).
Paradoxalement, la méthode adoptée conduit donc à un diagnostic moins sévère que celui qui est souvent fait sur la faible institutionnalisation de l’infocom en France depuis les années 1980 (rapport Mattelart & Stourdzé) et jusqu’aux années 2000 (Jeanneret; Lancien et al.). L’histoire institutionnelle conduit à mettre en évidence des facteurs de faiblesse comme la non visibilité au CNRS. Mais le corpus des thèses montre que l’idée selon laquelle la recherche sur les médias serait éclatée et qu’il y aurait là un objet mais pas de discipline saillante (Lancien et al. p. 39) est à relativiser pour ce qui concerne la production doctorale.

Les données du corpus ne permettent que difficilement d’apprécier l’évolution du poids des différentes disciplines dans la production doctorale sur les médias dans la mesure où la courte période choisie, ainsi que le nombre peu élevé de thèses concernées chaque année, rendent les évolutions d’une année sur l’autre assez irrégulières. Cependant, le graphique suivante ainsi que le Tableau 3 en annexe montrent des évolutions notables. Le chiffre donnée en moyenne sur la période pour l’infocom cache par exemple un poids de plus en plus important de la discipline sur la période étudiée (30% des thèses à la fin de la période). A contrario, la sociologie semble en déclin relatif puisque les chiffres du début de la période sont de l’ordre de plus de 15% des thèses alors que ce ne sont plus que 4% de ces thèses qui sont soutenues dans cette discipline à la find e la période.

1.2. Les universités


L’analyse de la répartition des thèses par Universités de soutenance laisse voir une moins grande concentration que dans le cas des disciplines, ce qui s’explique naturellement par l’effet du grand nombre de centres universitaires délivrant le doctorat (pas moins de 71 Universités différentes participent à la production de thèses dans le domaine des études de médias dans le corpus).Si l’on s’intéresse aux Universités les plus représentées, celles qui sont le lieu de plus de 10 soutenances de thèses en études médiatiques, on se rend cependant compte de la prééminence de quatre universités parisiennes : Paris 8, Paris 1, Paris 2 et Paris 3. A elles seules, elles représentent 149 thèses du corpus, soit plus de 11% des thèses soutenues.

1.3. Les directeurs de thèse


Analyser la structuration de l’espace doctoral des media studies en France par le biais des directeurs de thèses, c’est prendre le risque d’un effet de palmarès.
Lorsque le tableau statistique admet des noms propres dans l’une de ses dimensions, le risque est grand en effet de ne plus le voir comme une construction statistique et comme un tableau de relations ; de le transformer, en somme, en une simple liste. Il est donc utile de préciser d’abord que si un espace doctoral est autant un espace de docteurs qu’un espace de directeurs de thèses, la focalisation sur les uns ou sur les autres n’obéit pas aux mêmes principes de sélection et ne produit pas les mêmes biais d’analyse. On peut isoler au moins une différence majeure en se posant la question de la congruence, à un temps t, de ce que sont les media studies et de l’image qu’en donne le corpus des thèses. Si l’on se concentre sur les docteurs, ce corpus est sans doute en avance (les docteurs des années 1990 ne produiront sans doute cet espace qu’une fois arrivés à une certaine maturité scientifique, quelques années plus tard) ; si l’on se concentre sur les directeurs, il est sans doute en retard (les directeurs de thèse des années 1990 sont majoritairement des chercheurs avancés dans leur trajectoire et qui ont fait les études de médias des années antérieures). Le nombre de directeurs de thèse présents dans le corpus est très grand (N=809). Cependant, la très forte dispersion qui résulte de ce grand nombre de directeurs de thèse (662, soit plus de la moitié des thèses soutenues l’ont été sous la direction d’un directeur n’ayant encadré qu’une seule thèse sur la période) ne doit pas cacher un phénomène important de concentration de la production doctorale sur les médias auprès d’un nombre assez restreint de directeurs. Les dix premiers directeurs, qui ne représentent que 1,2% du total des directeurs, encadrent ainsi 149 thèses sur la période, soit 11,8% du total des thèses. Les 20 premiers encadrent 216 thèses (17,1% du total). Au final, le nombre moyen de thèses par directeur sur la période est de 1,64.

2. L’ESPACE LEXICAL DES ÉTUDES DE MÉDIAS

2.1. La singularité de l’économie et du droit


La première carte factorielle réalisée à partir des résumés de thèses disponibles dans la base de données met clairement en évidence la singularité de deux disciplines : l’économie d’un côté (et à un moindre degré la gestion) et le droit de l’autre. Les thèses soutenues dans ces deux disciplines portent bien sur les médias mais le font en utilisant des termes qui les singularisent de celles des autres disciplines dont le lexique est plus homogène. Du côté du droit, on trouvera par exemple la référence aux « libertés », à l’ordre « juridique », à l’« état », mais aussi à des médias qui semble particulièrement au coeur des préoccupations des juristes : les médias audiovisuels et internet. Du côté de l’économie, c’est la référence au « marché », à l’« entreprise », à la notion de « modèle » qui singularisent la production doctorale.
Il est aussi intéressant de signaler que ces disciplines sont celles dans lesquelles les résumés de thèse, comme les titres, font explicitement référence à l’énoncé de la discipline, parfois de manière redondante. Les deux thèses dont les titres sont les plus significatifs du droit s’intitulent par exemple: « LE DROIT A L'INFORMATION, UN DROIT CONSTITUTIONNEL EN VOIE D'ELABORATION, ETUDE COMPAREE EN DROIT FRANCAIS ET
AMERICAIN » et « LE DROIT DE L'AFFICHAGE OU LA DIFFICILE REGLEMENTATION D'UN MOYEN DE COMMUNICATION DE MASSE PAR LE DROIT PUBLIC ». Il en va de même pour l’économie.

2.2. Analyse de l’afc limitée aux autres disciplines et des lexiques caractéristiques par discipline


Il a donc paru justifié de considérer ces trois disciplines comme relevant de constructions sémantiques singulières autour des médias. Dans ce qui suit, elles sont donc exclues de l’analyse. Il est impossible de présenter tous les résultats de cette analyse à ce stade. Cependant, plusieurs phénomènes marquants apparaissent sur le graphique suivant.

Le graphique oppose assez nettement les disciplines de sa moitié gauche (esthétique, lettres, histoire, langues, anthropologie) qui sont marquées par un lexique très varié et par un rapport au média dans lequel les termes de « représentation » et de « support » semblent indiquer qu’il s’agit davantage d’utiliser les médias comme moyens de l’analyse plus que comme sa fin, et les disciplines de la moitié droite (sciences de l’éducation, infocom, psychologie, sociologie, science politique). Pour celles-ci, la construction des modalités scientifiques de l’étude des médias eux-mêmes semble plus claire avec des termes comme « contenu », « sens », « production », « logique »,
« construction », etc.
Si l’on s’intéresse aux trois disciplines les plus importantes de cette partie du graphique, on peut nettement opposer d’un côté la sociologie et l’infocom et, de l’autre, la science politique. Le tableau suivant donne une idée des ressorts de cette opposition, à laquelle sera partiellement consacrée la communication présentée à Rennes.

 

CONCLUSION

Cette communication vise à saisir et à interroger la notion d’études sur les médias « par le bas » (par opposition à des études sur la circulation de concepts privilégiant les travaux de chercheurs confirmés), par son objet (par opposition à une étude qui prendrait comme point d’entrée les disciplines plus ou moins constituées du champ) et par son lexique, en privilégiant des méthodes de statistique textuelle (par opposition à l’analyse de contenus) afin de laisser le moins de place possible à une reconstruction thématique de ce qu’est l’objet de ces études et de le laisser se former dans les mots mêmes employés par ceux qui s’y intéressent et se positionnent dans ce domaine.
Cette communication a une dimension largement exploratoire. Les premiers résultats tirés d’une exploitation du fichier des thèses soutenues depuis 1990  signalent autant leurs limites que les résultats présentés plus haut. Ces limites étaient absolument infranchissables dans le cadre d’un travail isolé mais pourraient tracer des pistes de recherche plus amples, dans un cadre collectif.

On peut signaler notamment :
a) Le champ couvert par l’analyse devrait dans un premier temps être élargi chronologiquement. A titre exploratoire, notre questionnement a été ici appliqué à l’ensemble des thèses portant sur les médias soutenues depuis 1990. On peut d’ores-et-déjà signaler que ce choix – essentiellement le fait de considérations pratiques – limite la portée des résultats présentés plus haut. Il ne permet en effet pas réellement d’analyse diachronique dans la mesure où la période est trop courte et les effectifs concernés trop faibles pour autoriser la comparaison de façon rigoureuse. Une analyse complémentaire devrait donc être menée à la fois sur les thèses soutenues antérieurement à 1990 et sur celles qui sont en cours actuellement mais ne sont pas encore arrivées à soutenance (images plus fidèle de la production contemporaine si l’on considère qu’une thèse soutenue a nécessairement été conçue au moins trois années auparavant).
b) Les mécanismes de production lexicale des media studies gagneraient à être davantage analysés en regard des mécanismes académiques de production disciplinaire. On pourrait envisager de prolonger l’enquête dans l’esprit des enquêtes Palaestra et ASES (compliqué et chronophage cependant, du fait justement de la non réduction de l’analyse à une discipline) :
- étude sur la suite du parcours universitaire de ces thèses: la qualification au CNU (quelles sections?), l’obtention d’un poste, les publications, etc.
- étude sur les jurys
 
BIBLIOGRAPHIE

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Posté le : 26 Mai 2008.

Elodie PERREAU : "Que fabriquent les Brésiliens lorsqu’ils fabriquent leurs telenovelas ?"

Elodie Perreau, Anthropologie, EHESS, « Que fabriquent les Brésiliens lorsqu’ils fabriquent leurs telenovelas ? Questions épistémologiques d’un double terrain médiatique ».

Séance 2 : Objets spécifiques et transdisciplinarité : quelques études de cas.

 

Introduction

Pour mon DEA, puis pour ma thèse de doctorat en anthropologie sociale et ethnologie1 à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), j’ai choisi d’étudier les feuilletons télévisés, les telenovelas, au Brésil. Ces mémoires ont été dirigés par Marc Piault pour le DEA, puis par Jean-Paul Colleyn, dont les travaux se situent essentiellement dans le champ de l’anthropologie visuelle.


La spécificité de ces feuilletons est d’être écrits au fur et à mesure des réactions du public et des débats de société qui accompagnent leur diffusion. Il existe une circulation intense d’informations et de points de vue qui nourrissent les scénarios, et qui font des telenovelas une œuvre sociale collective. Ce processus implique une étroite collaboration entre les scénaristes, les spectateurs et les acteurs sociaux comme l’Eglise l’Etat ou les associations. Les supports médiatiques de ces échanges sont nombreux : des lettres envoyées aux acteurs aux débats avec les scénaristes par le biais de l’Internet, en passant par la presse qui relaie et commente les réactions des acteurs sociaux.


Au début de l’enquête, j’étais préoccupée par le choix d’un angle d’approche. Fallait-il que je me positionne du côté des spectateurs en menant une enquête de réception ? Devais-je orienter mon analyse sur le contenu des telenovelas et proposer une réflexion sur la représentation du Brésil dans les feuilletons ? Finalement, j’ai laissé un temps ces préoccupations méthodologiques de côté pour laisser place à l’observation. Face au dossier de presse qui grossissait quotidiennement, au rythme des polémiques pleines d’emphase qui accompagnaient la diffusion de la telenovela Torre de Babel lors de ma première enquête de terrain en 1998 et 1999, et en observant l’incidence des débats sur le scénario et la mise en scène de la novela, j’ai finalement concentré la collecte des données sur ce moment de la fabrication. C’est en observant la dynamique d’écriture qui caractérise ce genre brésilien que j’ai commencé à envisager une ethnographie de la production à travers un « premier terrain médiatique » qui incluait à la fois des questions aux agents de la production sur leurs intentions et l’observation des interactions sociales dans la sphère publique de débat de la fiction. En choisissant cet angle d’approche, je n’ai pas véritablement écarté les questions de la réception et de la représentation, puisqu’elles se trouvent au cœur des préoccupations des scénaristes, mais je les ai abordées du point de vue de la création audiovisuelle. Un deuxième « terrain médiatique » a émergé des observations, centré sur l’étude de la société imaginaire qui se crée en parallèle du quotidien des Brésiliens. La question qui a guidé cette recherche a été la suivante : « Que fabriquent les Brésiliens lorsqu’ils fabriquent leurs telenovelas ? ».


De nombreuses questions d’ordre épistémologique ont jalonné les étapes de ce travail, de la construction de l’objet jusqu’à la soutenance, aujourd’hui encore dans mes démarches auprès d’éditeurs pour la publier. Je me suis parfois questionnée sur la teneur anthropologique de mon travail au cours de l’enquête et dans mes tentatives de traduction du réel et de mise en relation de mes observations de terrain. Il s’agissait de donner un sens social à l’usage des médias et aux images qui en découlent. C’est ce parcours méthodologique que je me propose de ici de retracer, en reprenant les trois parties qui constituent mon travail, afin de mieux comprendre de quelle façon le recours à d’autres disciplines a pu éclairer ma réflexion, et comment cette recherche interdisciplinaire s’inscrit dans le domaine de l’anthropologie des médias.



L’enquête de terrain : la collecte des données sur un double terrain médiatique.


Après phase d’observation flottante qui caractérise le début d’une enquête de terrain, il m’a donc semblé pertinent d’étudier conjointement la dynamique d’écriture qui se caractérise par d’intenses échanges entre les producteurs des telenovelas et le public, et le contenu des feuilletons qui découle de ces échanges.


Au cours de la recherche, je me suis donc intéressée à la fabrication des telenovelas, refusant de considérer les feuilletons comme un simple « miroir » de la société brésilienne, mais en appréhendant comme un monde imaginaire en constante négociation. Pour cela, j’ai choisi d’étudier 4 telenovelas contemporaines. La plus ancienne, O rei do gado, diffusée avant mon départ en 1996 et 1997 sur la TV Globo, a retenu mon attention par le thème politique sensible qu’elle abordait : la réforme agraire. Les nombreux débats qui avaient accompagné sa diffusion avaient même été relayés dans la presse française. Je pense à un article paru dans Le Monde et à un autre paru dans Le Courrier international. J’ai choisi les 3 autres pour une raison plus pragmatique : elles étaient diffusées au moment de mes enquêtes (entre 1998 et 2001). Il m’a semblé plus riche pour l’analyse d’étudier des telenovelas en cours d’élaboration et de diffusion, afin de mesurer l’ampleur des débats, et d’observer leur incidence sur l’évolution des scénarios. Pour Aguinaldo Silva, scénariste de la Globo, « rien n’est plus obsolète qu’une novela qui vient de se terminer ». Les novelas passées intéressent peu les scénaristes, et les spectateurs en gardent finalement un souvenir assez confus. La description de l’effervescence qui entoure la fabrication me semblait centrale pour la compréhension du phénomène. Plutôt que de travailler uniquement sur des dossiers de presse ou en recueillant des récits sur des novelas passées, je pouvais mieux saisir le contexte des polémiques et également questionner des personnes qui fabriquaient ces feuilletons. À une analyse rodée et a posteriori du succès ou de l’échec d’une telenovela, j’ai préféré les incertitudes, les tentatives de provocation, et les tensions entre les agents de la production. Ce choix a également permis de décrire plus précisément le jeu de référence avec l’actualité.


Sur le terrain de la production des telenovelas, je me suis intéressée aux médiations entre les co-auteurs des scénarios : les spectateurs, les acteurs sociaux et les scénaristes. J’ai tenté de reconstituer le parcours des informations qui arrivent aux scénaristes et qui conduisent au processus de création en guidant les auteurs pour décider du destin des personnages. Afin d’observer les débats de société, j’ai constitué des dossiers de presse en rangeant les articles de la presse nationale et de la presse spécialisée de façon chronologique. J’ai recueilli quelques des lettres adressées aux acteurs sans réussir cependant à obtenir des lettres récentes. J’ai questionné des professionnels de la télévision essentiellement des scénaristes. Ces approches, loin d’écarter la question du public, pose la question de l’altérité : comment les scénaristes, les metteurs en scène, ou les comédiens définissent-ils cet autre aux contours flous, pour lequel ils fabriquent des histoires ? De quelle façon le rapport à l’autre se construit-il ? Comment les échanges se mettent-ils en place ? Lors des entretiens, j’ai choisi de privilégier le moment de la fabrication des novelas, orientant les questions vers le dialogue établi entre les agents de la production, les spectateurs, et les acteurs sociaux. Je n’ai pas fait de sondages d’opinion, mais j’ai utilisé les données des instituts de sondages publiés dans la presse ou des comptes-rendus de groupes de discussions émanant d’instituts de sondages qualitatifs que me remettaient les scénaristes. Je me suis également rendue au Ibope (Institut de sondage quantitatif) qui fournit les chiffres de l’audience aux chaînes de télévision afin de comprendre son fonctionnement. La liberté de création des scénaristes varie en fonction les chiffres de l’audience que le Ibope fournit aux chaînes de télévision.


Je me suis donc concentrée dans mes entretiens sur la façon dont les scénaristes envisagent la création d’une telenovela en essayant de dégager leur logique de construction. Mon but n’était pas de décrire ce qu’il faut pour fabriquer une telenovela, mais ce que les scénaristes disent qu’il faut pour fabriquer une telenovela. La part accordée au discours des scénaristes a permis de mettre en évidence deux quêtes dans le processus de création. Ils souhaitent utiliser la fiction comme outil politique en portant un regard critique sur la société brésilienne, mener des campagnes de prévention contre des maladies et faire réagir le public sur des thèmes d’actualité. Ils cherchent par ailleurs à communiquer ces informations dans un langage universel et s’approprient souvent de façon très libre des théories littéraires. Ils souhaitent toucher le public le plus large possible et obtenir une bonne audience tout en gardant leur posture d’agitateurs sociaux. Les premiers pas des scénaristes sont certes aujourd’hui guidés dans les cours de dramaturgie par les théories littéraires, cependant, la capacité à anticiper sur les réactions du public brésilien constitue une science bien moins exacte, mais davantage valorisée qui se fonde sur l’expérience et la référence aux novelas passées considérées aujourd’hui comme des « classiques ». Gilberto Braga, l’un des scénaristes brésiliens les plus connus, lors d’un séminaire sur les telenovelas brésiliennes qui s’est déroulé à l’INA au mois de mars 2005, s’ingéniait à écarter la rationalisation et l’analyse « savante » de son travail pour valoriser l’intuition comme le véritable savoir faire.


L’étude du contenu des telenovelas a constitué un deuxième terrain d’investigation. Sur la base d’archives vidéo que je recueillais quotidiennement, et des synopsis du centre de documentation de la chaîne de télévision Globo, j’ai réuni les personnages dans des tableaux en m’intéressant à leur statut social, ainsi qu’à leurs attributs physiques et moraux, et décrit les lieux dans lesquels ils évoluaient. Des diagrammes de parenté sont venus compléter les tableaux, m’aidant à observer le jeu des parallèles et des oppositions dans les constructions familiales, les alliances, le rôle des femmes, le passage d’une génération à l’autre, les secrets de famille, les cas d’inceste… Il s’agissait de comprendre la logique narrative et la plastique du Brésil imaginaire des telenovelas. Sur ce terrain « imaginaire », j’ai observé une érotisation des conflits sociaux avec la transformation des conflits sociaux en conflits familiaux, et des histoires qui se déroulaient le plus souvent au sein d’une société blanche urbaine appartenant à la haute bourgeoisie. Même si la dernière observation est à nuancer. En 2005, après la soutenance de thèse, j’ai constaté une augmentation importante du nombre d’acteurs noirs dans les telenovelas et les statuts sociaux plus valorisant de leurs personnages, suite à l’intensification des mesures de lutte contre les discriminations du gouvernement Lula.


Le point d’articulation entre les deux terrains se situe dans l’étude de la transformation des personnages et des scénarios suite aux polémiques et à la circulation d’informations entre acteurs sociaux, spectateurs et professionnels de la télévision.



Construction du travail en 3 parties (Plus les annexes papiers et les annexes vidéo).


Dans la première partie de la thèse, il m’a semblé important de replacer la télévision et la telenovela dans le contexte brésilien et de comprendre l’importance du média et du genre sur un territoire vaste et contrasté culturellement et socialement. Cette partie à la fois historique et technique vise à comprendre de quelle façon l’implantation de la télévision sur tout le territoire et l’invention d’un genre brésilien ont constitué des outils importants pour la constitution d’une identité nationale dans les années soixante, et comment les telenovelas accompagnent aujourd’hui le quotidien des Brésiliens.


Dans la deuxième partie du travail, j’ai juxtaposé les propos des scénaristes et l’analyse interne des telenovelas. Le but était, par ce « montage », ou disons ce rapprochement, de confronter les déclarations des scénaristes à propos de leur création à une analyse de contenu en mettant en évidence des éléments qui n’apparaissent pas dans leur discours. Dans cette partie, je montre la façon dont s’ébauche un scénarios à partir de règles narratives. Je relève la façon dont les auteurs se référent à l’actualité avec la volonté d’informer et d’éduquer les spectateurs, et je m’interroge sur la création d’un Brésil diégétique, un autre monde, qui fonctionne en parallèle du quotidien des Brésilien, à l’image du monde réel, mais qui suit ses propres lois.


Enfin, dans une dernière partie, je m’interroge sur l’espace de discussion que créent les feuilletons télévisés, et sur la dimension rituelle des polémiques. Quels débats déclenche la novela ? Quelle est la position des spectateurs face à la fiction ? Comment les acteurs sociaux se manifestent-ils ? Quelles sont les discussions sur l’évolution des scénarios ? Peut-on considérer qu’il s’agit, à l’échelle du pays, d’un espace public dans lequel les décisions sont prises collectivement ?



1) La place de la télévision au Brésil.


Cette première partie constitue une mise en contexte chronologique et s’accompagne d’une description de l’évolution des techniques télévisées, afin de comprendre comment et à par quels moyens la telenovela a accompagné les changements politiques et sociaux du Brésil. J’ai cherché à comprendre l’influence du contexte politique dans la constitution d’un genre télévisé original. La principale question a été : « de quelle façon des productions à l’origine destinées à faire vendre des savons sont devenus des outils de communication avec le « peuple brésilien » au moment de la dictature militaire ? » Je ne prétends pas avoir moi-même mené une recherche historique, en effet, je n’ai pas travaillé sur des archives, mais j’ai repris des ouvrages consacrés à l’histoire de la télévision au Brésil, ainsi qu’à l’évolution du genre telenovela.


Plusieurs auteurs m’ont servi à construire cette première partie de mon travail. Des chercheurs ont consacré leurs travaux à l’histoire des telenovelas et l’évolution des techniques de production. Inimá F. Simões (Journaliste), Alcir Henrique da Costa (Ecrivain et Sociologue) et Maria Rita Kehl (Psychanalyste, poète et écrivain) détaillent avec minutie l’évolution des techniques, mettant en relation le contexte politique, les ambitions des professionnels d’un monde de la télévision en formation dans les années cinquante, et les stratégies des chaînes pour se développer et devancer leurs concurrentes (I.F. Simões, A.H. Da Costa, M.R. Kehl, 1986). A travers leurs descriptions et sur la bases d’archives, ils retracent les passage d’une télévision locale et privée dans les années cinquante avec des thèmes de telenovelas exotiques importées de Cuba, à un projet national de télévision au moment de l’inauguration de Brasilia en 1962 et l’implantation d’un réseau national de télécommunication développé la première année de la dictature militaire en 1964 et à la nationalisation des thèmes des telenovelas. Le sociologue José Mario Ortiz Ramos en collaboration avec les anthropologues Silvia Helena Simôes Borelli et Renato Ortiz ont rédigé un ouvrage sur « l’histoire et la production » des telenovelas (J.M. Ortiz Ramos, S.H. Simôes Borelli, R. Ortiz, 1991).



Une autre anthropologue Ondina, Fachel Leal dans son ouvrage A leitura social da novela das oito, (1986) propose une lecture de ce phénomène social du côté de la réception. Elle a étudié les comportements et habitudes des spectateurs autour de la diffusion des telenovelas au sein des foyers, et montre comment à partir de la moitié des années soixante les telenovelas qui traitent de problématiques brésiliennes sont en pleine expansion et sont diffusées à heure fixe. Elles ancrent le genre dans le quotidien des Brésiliens, rythme leurs soirées. Pour elle, la telenovela possède déjà certains aspects du rituel : les réunions de personnes, les habitudes créées autour de la diffusion et la répétition, chaque jour, des mêmes gestes.


Michèle et Armand Mattelart auteurs de références dans les sciences de l’information et de la communication, dans leur Carnaval des images, ont été une référence importante pour comprendre le contexte économique et politique d’émergence de la novela dans les années soixante et jusqu’au moment du retour à la démocratie. En effet, leur enquête et la publication de leur ouvrage se situent à une période clef de l’histoire des telenovelas, juste après la dictature militaire (1964-1985) et le contrôle des productions télévisées par la censure. Dans leur ouvrage, ils articulent l’étude du contexte et l’organisation de la production de la Globo (M.& A. Mattelart, 1987). Ils se réfèrent à la novela Roque Santeiro très critique vis-à-vis de la société brésilienne, aujourd’hui régulièrement citée comme exemple de novela politiquement engagée. Elle a été diffusée au moment du retour à la démocratie en 1985.


Un journaliste brésilien et aficionado des feuilletons télévisés, Ismael Fernandez, a répertorié selon un ordre chronologique les synopsis des séries diffusées sur les ondes depuis 1963 (I. Fernandez, 1997). Cet ouvrage m’a permis de mettre en parallèle dans la rédaction l’évolution du contenu et de la programmation des telenovelas, et l’évolution des thématiques d’une part et les avancées technologiques et les enjeux politiques de l’implantation d’un réseau national de télévision d’autre part.


Les sources qui m’ont permis de construire cette première partie plus historique ne se sont pas limitées aux chercheurs en sociologie ou en anthropologie. Remarquons d’ailleurs, que les auteurs brésiliens cités appartiennent souvent à plusieurs champs disciplinaires.


2) Une approche sociologique du travail des scénaristes et analyse des mythes contemporains.


Dans cette partie, j’ai travaillé sur les discours des scénaristes et leurs techniques d’écriture en m’intéressant aux intentions des auteurs afin de saisir les enjeux de la représentation au moment de la fabrication d’un feuilleton. A la fin de cette partie, j’ai détaillé la logique interne de 4 telenovelas contemporaines en m’interrogeant sur la dimension mythique de ces productions.


Pour l’enquête auprès des scénaristes, les apports de sociologues et d’anthropologues en France et aux Etats-Unis ont été importants pour appréhender les professionnels de la télévision et penser le processus de création. En France, Dominique Pasquier et Sabine Chalvon de Mersay se sont intéressées aux mondes de la production télévisée française et nord-américaine, utilisant des outils sociologiques dans leur étude sur les animateurs de télévision (D. Pasquier et S. Chalvon de Mersay, 1990), ou dans un travail sur les scénaristes (D. Pasquier, 1995). À la fin des années quarante, l’anthropologue américaine Hortense Powdermaker avait déjà entrepris une enquête ethnographique innovante pour l’époque, en prenant pour terrain d’étude le monde mythique des studios hollywoodiens. Déployant pour cette enquête les outils d’analyse anthropologique qu’elle avait utilisés pour étudier un groupe d’Aborigènes australiens dans une île du sud-ouest du Pacifique, elle analyse les tabous, les secrets et l’organisation du pouvoir dans le processus de fabrication d’un film à Hollywood. Dans leurs ouvrages, j’ai trouvé des problématiques de recherches communes avec les pistes que j’avais commencées à explorer dans mon travail de DEA. Qui sont les scénaristes ? Que font-ils ? Comment envisagent-il leur travail de création ? Quel est leur discours sur le public ? Ces questions ont constitué le point de départ d’une réflexion qui visait à remettre en contexte les histoires produites par ces auteurs.


Pour analyser ce processus de création collectif, j’ai eu recours au concept littéraire de polyphonie emprunté à Bakhtine. À travers le concept de polyphonie, Bakhtine propose l’idée d’une multiplicité de voix qui participent à la construction des personnages dans les romans de Dostoïevski, révélant une conscience qui leur est propre, indépendamment de la voix de l’auteur. Dans le cas de la fabrication des telenovelas, les scénaristes que j’ai interrogés placent l’idée à l’intersection dialogique des consciences des téléspectateurs, des scénaristes, des metteurs en scène, des interprètes, diluant la notion habituelle monolithique d’auteur en un processus d’écriture polyphonique. Tandis que chez Dostoïevski, le processus créatif est interne, dans le cas de la novela, le dialogue se développe entre les agents de la production et le public, ensemble vaste sans cesse objectivé, et entre des personnes physiques au sein de l’équipe de production.


A la fin de ma thèse, la présentation du travail d’Emmanuel Grimaud au PRI Vérité et Fiction à l’EHESS sur la fabrication des films à Bollywood m’a intéressée par la description minutieuse de l’ensemble des interactions entre les professionnels sur le tournage. Ce travail qui décrit la fabrication d’un film et les échanges constants entre les professionnels du cinéma au moment même du tournage relève d’un processus de création peu rationalisé. Son travail paru dans un ouvrage en 2003 (Bollywood Film Studio ou comment les films se font à Bombay), me semble constituer une réflexion centrale sur les processus de création des images, et montre la richesse d’une approche ethnographique de la production.


Analyse du contenu des telenovelas : le Brésil diégétique et les mythes contemporains.


Dans le cadre de ma recherche, j’ai étudié le Brésil diégétique construit en parallèle du quotidien des Brésiliens qui fonctionne à l’image du monde réel mais suit ses propres lois2. Je me suis référée à des études cinématographiques pour rendre compte de l’esthétique des telenovelas et de l’espace émotionnel qu’elles créent, en particulier à travers l’usage du gros plan qui exacerbe les émotions des personnages, mais également dans la mise à distance filmique du réel à travers des techniques narratives. Dans cette partie de mon travail, j’ai emprunté à Roland Barthe le terme de mythe, en reprenant l’idée que les mythes n’appartiennent pas seulement au passé, mais prennent forme également dans le monde contemporain. Cependant, ma démarche d’enquête met en évidence la plasticité de ces mythes et s’oppose en cela à la définition négative que Roland Barthes en propose. Pour lui, le mythe « fait comprendre et il impose » (Mythologies, p 190). C’est en lisant récemment le travail d’Eric Macé sur les imaginaires médiatiques et la relecture qu’il propose du travail d’Edgar Morin, que je me suis rendue compte combien mon approche était proche du travail de Morin. Je m’étais d’ailleurs souvent référée au cours de ma maîtrise sur le cinéma indien et de mon DEA à deux de ses ouvrages Le cinéma ou l’homme imaginaire et Les Stars pour essayer de penser le rapport qu’entretiennent le réel et l’imaginaire dans une perspective anthropologique. Il me faudrait lire l’Esprit du Temps pour développer ma réflexion sur les mythes produits dans les telenovelas. Je m’appuie ici, dans le cadre de cet exposé, sur la relecture qu’Eric Macé propose du travail de cet auteur pour étayer mon propos. Dans mon travail, le mythe n’est pas lié à un rapport de domination, mais constitue bien une proposition soumise aux spectateurs, et dont les auteurs guettent les réactions pour le faire évoluer. Pour Morin, les significations mythologiques sont réversibles « sous les coups de la critique intellectuelle et sociale » (E. Macé, 2002) et correspondent parfaitement au contexte d’écriture collective des telenovelas que j’ai observé, ainsi qu’à l’attitude incertaine des scénaristes face à aux propositions subversives qu’ils soumettent parfois au public.


Lors de l’analyse du contenu des telenovelas, j’ai observé des histoires organisées autour de la famille. Les événements se déroulent dans l’espace de la maison. Une opposition centrale se joue entre deux mondes : « la maison et la rue » (« A casa e a rua »), titre d’un ouvrage de l’anthropologue brésilien Roberto Da Matta, rappelant l’opposition entre le foyer et la forêt dans les contes de fées. Cet ouvrage dans lequel l’anthropologue analyse le fonctionnement de la société brésilienne m’a donné des éléments pour comprendre l’organisation du Brésil diégétique. La maison et la rue représentent deux aspects du Brésil dans lesquels les relations aux autres s’organisent de façon radicalement différente. L’espace de la maison symbolise la tradition, lieu dans lequel priment les liens personnels, la sympathie, mais aussi la hiérarchie et l’ordre patriarcal ; tandis que la rue, qui incarne la modernité, apparaît comme un espace social froid, lieu de l’individualisation, des lois, de la lutte. Dans son analyse, Roberto Da Matta introduit un troisième espace : « l’autre monde », dans lequel les contradictions entre la maison et de la rue sont dépassées. Il y inclut les fêtes carnavalesques, les considérant comme « des moments qui unifient le monde au moyen de visions dans lesquelles la rue et la maison deviennent des espaces contigus, réunis dans une entente temporaire, utopique d’espaces rigidement divisés dans le monde quotidien ». (R. Da Matta, 1997, 62). L’analyse interne des telenovelas que j’ai mené montre qu’à travers l’écriture et la mise en scène, les agents de la production créent un « autre monde » capable de réunir les deux espaces aux logiques opposées. Les scénaristes amènent le monde de la rue dans celui de la maison, c’est ce que j’ai appelé l’érotisation des conflits sociaux qui se transforment en conflits familiaux.


Je citerai ici deux autres études portant sur le contenu des telenovelas qui m’ont également servi de référence pour construire ma réflexion. L’anthropologue brésilienne Laura Graziela Fernandes Gomes articule le destin des héros de la novela et les valeurs de la société brésilienne. Dans une étude de la novela Roque Santeiro diffusée en 1985, elle montre que les spectateurs ont préféré le maire corrompu au héros solitaire qui menaçait l’ordre de la petite ville imaginaire d’Asa Branca dans un contexte social dans lequel le coronelisme (pouvoir local patriarcal) domine l’organisation sociale brésilienne, et le pouvoir des notables locaux persiste en plusieurs endroits du Brésil. (L.G. Fernandes Gomes, 1998). Ce travail m’a intéressé par la mise en contexte des images et le lien entre des valeurs sociales et le destin des personnages, susceptibles de se modifier dans le temps. Après la soutenance de thèse, le travail que Sabine Chalvon de Mersay a présenté en 2005 dans le séminaire Anthropologie des mondes contemporains de l’EHESS sur les adaptations de romans à l’écran m’a particulièrement intéressé par la réflexion qu’elle conduit sur l’évolution du contenu et surtout du sens des fictions produites sur la base d’une même histoire, mais dans des contextes différents.


La deuxième étude brésilienne qui a nourri ma réflexion et celle qu’a menée Joel Zito Araujo (Docteur en communication) dans un ouvrage et un documentaire consacré au Noir dans la novela brésilienne. Sur la base d’archives vidéo, il propose un panorama historique original du genre à partir des personnages noirs, toujours marginalisés dans les novelas (J. Zito Araujo, 1999). Ce thème m’intéresse particulièrement aujourd’hui dans le contexte de lutte contre les discriminations intensifiées par le gouvernement de Lula et qui a eu une incidence sur la représentation des personnages noirs à l’écran et fait actuellement l’objet d’une nouvelle recherche.






 

3) Les polémiques et le travail de transformation des scénarios. Que fabriquent les Brésiliens dans l’espace public de la fiction ?


Dans cette dernière partie de mon travail, je n’ai pas cherché à diaboliser ou à angéliser le média télévision, bien au contraire, j’ai voulu montrer à travers une description minutieuse des médiations, de quelle façon la fiction crée un espace public au sens que Jürgen Habermas lui donnait, au sein de duquel sont discutées des questions d’actualité. Je me suis concentrée sur la dynamique de co-écriture des scénarios en montrant combien le destin des personnages était lié aux échanges entre les spectateurs, les acteurs sociaux et les auteurs de la telenovela. L’ampleur et la virulence des débats au moment de la diffusion de Torre de Babel, première telenovela que j’étudiais, m’avaient porté à croire au caractère exceptionnel des polémiques. La répétition de l’emphase et le pathos qui caractérisait les échanges à chaque nouvelle diffusion m’ont conduite à appréhender le phénomène d’écriture comme un rituel contemporain, en me référant aux travaux de l’anthropologue Victor Turner, en l’associant aux recherches du psychanalyste Winnicott. Dans cette partie, et après avoir observé la dimension ludique des échanges entre les spectateurs, je me suis également interrogée sur le rapport que ceux-ci entretiennent avec la fiction afin de cerner la nature des échanges qui se mettent en place. J’ai eu recours à de nombreux travaux sociologues ou anthropologues travaillant sur les publics. À la question : Les Brésiliens sont-ils dupes de ces histoires ? J’ai proposé la réponse de l’historien Paul Veyne à la question « Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? » : « Avant d’avoir pris l’attitude critique qui réduit le mythe au vraisemblable, l’attitude du Grec moyen était différente : selon son humeur, il tenait la mythologie pour des contes merveilleux de vieille femme crédule ou bien, il conservait, devant le merveilleux lointain, une attitude telle que la question de l’historicité ou de la fiction n’avait pas de sens » (P. Veyne, 1983, 26). Le mythe dit toujours la vérité, seule l’attitude à son égard varie. Les histoires diffusées chaque jour servent d’expérience commune pour appréhender le monde, et expérimenter des domaines que les spectateurs ignorent dans leur vie quotidienne. Les spectateurs concèdent à la novela le statut de vérité en étant conscients de la dimension fictionnelle du genre. À la problématique autour de la confusion avec la réalité, j’ai substitué la question de l’appropriation des telenovelas.


Dans cette partie de mon travail, je me suis donc référée à de nombreux travaux sur les publics. Au cours des années quatre-vingt, s’opposant à la vision hégémonique d’un média télévision tout puissant, les recherches sur le public se sont multipliées à travers de nombreuses perspectives : la théorie littéraire, l’histoire, la psychologie sociale, la psychologie linguistique, les études cognitives, mettant en évidence l’intérêt pour ce que pense le public. Dans ces études, plusieurs chercheurs s’attachent à démontrer l’activité créative et la capacité critique du spectateur lorsqu’il regarde un programme télévisé, faisant contrepoids aux théories de l’école de Francfort. Je me suis intéressée à plusieurs de ces travaux développés dans le champ de la sociologie ou de l’anthropologie empruntant certains concepts qui traduisaient la position complexe des spectateurs vis-à-vis de la telenovela : à la fois proche lorsqu’ils la rapprochent de leur expérience ou de leurs émotion, et distanciée, conscients qu’il s’agit de fiction. Dans son enquête auprès des femmes d’une petite ville proche de São Paulo, l’anthropologue brésilienne Rosane Prado a montré que les telenovelas leur servaient essentiellement à connaître un monde différent de celui qui les entourait, et à se définir. Les spectatrices se comparaient aux femmes « émancipées » de Rio, percevant cette grande ville à travers leur expérience télévisuelle. Elles opposaient leur situation, contrôlée socialement par les hommes de la petite ville, et les ragots, à celle des héroïnes la télévision. Dans leur vie quotidienne, elles ne semblaient pas avoir la possibilité d’imiter les héroïnes (R. Prado, 1987). La sociologue néerlandaise Ien Ang qui a étudié la réception du feuilleton américain Dallas à partir de lettres de spectatrices parle de réalisme émotionnel (I. Ang, 1985, 41). Même si les conditions matérielles des personnages peuvent sembler fantaisistes, les spectatrices perçoivent les émotions des personnages comme réelles. Dans la lignée de ces travaux, l’anthropologue danois Thomas Tufte observe à propos de la réception des telenovelas brésiliennes décrit des femmes « navigant entre le vécu et l’expérience de la création médiatique » (T. Tufte, 2000, 204). Dominique Pasquier, dans la conclusion de son enquête sur la série télévisée française Hélène et les garçons, observe la rapidité avec laquelle, les enfants s’adaptent à de nouveaux héros (D. Pasquier, 1999) les personnages de fiction sont comme des médiateurs, ils servent de support aux discussions. Les spectateurs se positionnent lors de ces échanges, se questionnent, et questionnent leur entourage sur des situations sociales contemporaines. Ils jaugent les valeurs à l’œuvre et les aspirations de chacun.


La dimension rituelle du phénomène.


Plusieurs éléments de mon enquête m’ont conduite à considérer les polémiques récurrentes qui accompagnent l’écriture des scénarios comme un rituel contemporain. Le travail de Victor Turner sur les rituels et les espaces liminaires des rites a constitué la référence principale pour argumenter ce point. Je l’ai associé au travail du psychiatre Winnicott en observant la dimension ludique des échanges qui se mettent en place dans l’espace public de la fiction. « Jouer c’est faire » écrivait Winnicott. Dans l’étude du contenu des telenovelas que je développe dans la deuxième partie de mont travail, j’ai montré la façon dont les codes narratifs marquent une rupture avec le monde réel, même si des références à l’actualité sont nombreuses et alimentent les scénarios. La novela exalte des sentiments collectifs et intègre les individus dans une communauté. Les études de réception mettent en évidence l’entrée consciente dans un univers émotionnel commun. Elles montrent également la distinction que les spectateurs effectuent entre leur quotidien et l’espace codifié de parole que crée la fiction. Ils se l’approprient de façon ludique. Dans cet espace liminaire, les personnages sont jugés, et la condamnation fictionnelle devient effective et a une incidence sur le destin des personnages. « Si l’on considère la liminarité comme un temps et un lieu de retrait hors des modes normaux de l’action sociale, on peut l’envisager comme étant virtuellement un moment de vérification des valeurs et des axiomes essentiels de la culture où elle se présente » (V. Turner, 1990, 162).

 


Conclusion


En prenant pour objet d’étude un média dit de masse, je me suis souvent posée la question de la teneur anthropologique de mon travail. De même, lorsque j’essayais de traduire ma pensée dans un langage scientifique, de mise en forme des phénomènes sociaux et médiatiques que j’avais pu observer, le recours à des auteurs appartenant à disciplines voisines de l’anthropologie et de la sociologie m’a semblé pertinent pour formuler le réel et l’invisible. J’ai cherché à décrire et à analyser de façon la plus juste possible la réalité que j’observais. En m’intéressant à un genre parfois rejeté a priori pour son caractère commercial, j’ai tenté d’apporter des éléments de compréhension du Brésil contemporain en essayant de fournir des éléments pour enrichir ce champ en construction de l’analyse télévisuelle grâce aux outils de l’anthropologie. J’ai eu l’impression d’avoir répondu au projet principal de l’anthropologie qui est celle d’entreprise de traduction des cultures pour reprendre l’expression de Mondher Kilani, dans Introduction à l’anthropologie. Penser les médias en sociologie ou en anthropologie, c’est participer d’un projet commun aux deux disciplines qui sont celle d’éclairer les logiques du sociales et d’appréhender l’homme à la fois dans son universalité et dans sa diversité. De contribuer à une réflexion sur l’homme et la société. C’est pourquoi, j’inscrirais cette recherche dans le champ de l’anthropologie des médias et de l’anthropologie de la culture.



Bibliographie


ANG, Ien, Watching Dallas : Soap Opera and the melodramatic imagination, Methuen, translate by Della Couling, London, 1985.

 

 BARTHES, Roland, Mythologies, Seuil, Paris, 1957.

 CHALVON-DEMERSAY, Sabine, « Le deuxième souffle des adaptations »,

Posté le : 26 Mai 2008.

Sébastien FRANCOIS : "Pour des « études médiatiques comparées » à la française ?"

Pour des « études médiatiques comparées » à la française ? Une lecture de Henry Jenkins1



Sébastien François, agrégé sciences économiques et sociales, ENS.



Dans le récent film de Michel Gondry, Soyez sympas, rembobinez2, les deux personnages principaux doivent tourner à nouveau, avec les moyens du bord mais néanmoins tout leur enthousiasme, des films à succès tels SOS Fantômes ou encore Le Roi lion : en lieu et place des cassettes d’un vidéo-club de quartier qu’ils ont malencontreusement effacées, ce sont leurs propres versions – leurs versions « suédées » (« sweded ») pour reprendre leur néologisme – qu’ils vont proposer aux clients, avec un certain succès d’ailleurs. Hélas, il ne faudra pas longtemps pour qu’ils se retrouvent rapidement aux prises avec les avocats des majors américaines, accusés de violer le copyright de ces œuvres… Même si Gondry brouille habilement les pistes quant à l’époque à laquelle se déroule le récit3, il faut bien voir qu’au-delà de l’initiative de ces deux farfelus, le film illustre une pratique qui, avec les nouvelles technologies comme le caméscope numérique, les logiciels de traitement d’image ou Internet, s’est en réalité grandement développée ces dernières années : l’appropriation et/ou la continuation de produits médiatiques de masse par leurs publics. Cependant, malgré sa montée en puissance, le phénomène n’en reste pas moins problématique. Ainsi, les déboires juridiques que rencontrent les protagonistes peuvent être le lot quotidien de ces spectateurs passionnés qui osent créer à partir de produits protégés par le droit de la propriété intellectuelle ; il n’est pas rare que les sociétés de production saisissent la justice pour censurer ou en tout cas limiter ces créations d’amateurs qui peuvent, à plus ou moins juste titre, être des menaces pour la rentabilité économique ou l’image du produit.

Il s’agit là d’un exemple typique de créativité des publics médiatiques, de « grassroot creativity » pour le dire autrement4, particulièrement instructif à l’heure où nouveaux et anciens médias, à l’image du Web et de la télévision par exemple, s’entrechoquent et interagissent, bousculant les hiérarchies et les modèles économiques traditionnels. Mais comment ce phénomène serait-il abordé par la recherche française sur les médias ? Des sociologues, des spécialistes de l’information et de la communication (SIC), des économistes ou encore des juristes pourraient prendre en charge son interprétation et envisager ses conséquences : hélas, en raison de la dispersion disciplinaire et de la fragmentation institutionnelle, ces recherches pourront être en partie redondantes et ne dialoguer qu’à l’occasion de rencontres formelles ou informelles a posteriori. Quelle débauche de temps et d’énergie, d’autant que le paysage médiatique semble en constante mutation, au regard des innovations qui y fleurissent chaque jour ! Le risque est donc aussi de multiplier les travaux à l’issue incertaine et de ne trouver qu’un faible écho dans le reste de la société : aujourd’hui en effet, rares sont les entreprises de médias françaises qui suivent ou ne serait-ce qu’écoutent le discours universitaire au cours de leurs processus de création et de production. Dès lors, la tentation peut être grande de vouloir suivre l’exemple anglo-saxon et de regrouper toutes ces recherches au sein de départements de media studies ou de communication. L’argument économique de la taille critique et celui, plus fallacieux, du « cela se fait bien ailleurs » viennent immédiatement à l’esprit, dans l’espoir que les études sur les médias en France ne se résument plus à des entreprises idiosyncrasiques et sans conséquence…

S’il est vrai que certaines barrières disciplinaires pourraient être plus facilement abattues que d’autres, à l’image de celle entre la sociologie et les SIC5, faut-il nécessairement céder aux sirènes de cette conclusion facile et tentante ? Il nous semble que l’intérêt des approches media studies n’est pas véritablement dans leur démarche unifiée et sans ancrage disciplinaire fort. Nous souhaiterions le montrer ici à l’issue d’un parcours rétrospectif sur le travail de Henry Jenkins, figure de proue des comparative media studies aux États-Unis, en particulier à l’aide d’une lecture critique de son dernier ouvrage Convergence Culture6. La position académique de ce chercheur peut elle-même sembler un paradoxe aux yeux du monde universitaire hexagonal, puisque c’est à partir de sujets pour le moins peu légitimes en France, telle l’étude des fans ou des jeux vidéos, qu’il a accédé au poste enviable de directeur de recherche au Massachusetts Institute of Technology (MIT). Jenkins dispose en outre d’une renommée qui dépasse le cadre américain et il collabore à d’importants programmes de recherche où sont parties prenantes de grandes entreprises de médias ; plus encore, la formation qu’il propose au MIT attire des professionnels voulant participer à la réflexion universitaire, ce qui reste un mouvement assez rare en France. Ce rayonnement difficilement contestable a donc de quoi interroger et invite la recherche française à savoir si elle ne veut pas elle aussi verser dans les « études médiatiques comparées ». Toutefois, plutôt que de s’atteler à un simple copier-coller, en rupture quasi-frontale avec la cadre académique français, ne faut-il pas identifier dans cette démarche l’existence de concepts suffisamment porteurs pour fédérer des chercheurs de différentes disciplines sur des projets de plus grande envergure et à meilleure visibilité ? Nous voudrions souligner comment des notions comme celle de « convergence » et surtout celle de « participation » ont été la force de Jenkins pour acquérir son statut reconnu et écouté : s’il repérait par exemple la seconde dès les années 1990 chez les fans7, sa réussite a été de souligner son caractère opératoire pour étudier les pratiques actuelles de nombreux consommateurs de produits médiatiques aujourd’hui plus actifs grâce aux moyens technologiques à leurs disposition. Dès lors, en présentant les apports tout comme certaines limites de Convergence Culture, nous tenterons de mettre en évidence des enseignements que la recherche française pourrait retirer d’une comparaison avec les media studies, en insistant sur l’avantage qu’il y aurait à identifier et à approfondir des concepts transversaux aux sciences sociales ; ces derniers ne permettraient-ils pas d’éviter de jeter un regard décousu et hâtif sur les médias, comme celui qui consiste par exemple à entrevoir des révolutions dès qu’apparaissent de nouvelles technologies ? Ne conduiraient-ils pas à un dialogue interdisciplinaire plus productif ?

Dans cette optique, nous reviendrons tout d’abord sur quelques aspects du parcours biographique et universitaire de Jenkins : ils nous ont paru essentiels pour comprendre sa position professionnelle et ses sujets de recherche actuels. Nous pourrons alors mieux souligner comment la recherche française pourrait tirer des leçons de l’approche du spécialiste américain : nous verrons, d’une part, que son analyse de la « culture de la convergence » est instructive tant par ses forces que par ses faiblesses, puis nous montrerons d’autre part que c’est véritablement son travail fécond sur la « culture participative » qui pourrait renouveler notre regard sur les médias et en particulier ceux qualifiés de populaires.


  1. La trajectoire improbable d’un « aca/fan »


Les deux livres qu’Henry Jenkins a fait paraître en 2006, Fans, Bloggers and Gamers8 et Convergence Culture font figure, d’une certaine façon, de point d’étape dans sa carrière : le premier parce qu’il s’agit d’une sélection d’articles dont Jenkins estime rétrospectivement le caractère décisif dans sa démarche, le second parce qu’il rassemble aussi ses différents terrains de recherche mais au travers d’exemples et d’analyses contemporaines et inédites. Dans l’un, nous découvrons à la fois le fan qui a choisi d’écrire lui-même sur les fans, le passionné de nouvelles technologies – pour ne pas dire le geek – qui peut tout aussi bien écrire des articles universitaires que des chroniques journalistiques mensuelles9, mais aussi le « professeur Jenkins », c’est-à-dire l’expert que le Sénat américain a pu auditionner à la suite des événements tragiques du lycée de Columbine10. Dans l’autre ouvrage, c’est par l’intermédiaire d’émissions de télé-réalité comme Survivor ou American Idol (dont les équivalents français sont respectivement Koh-Lanta et La Nouvelle Star), ou bien de franchises à succès telles Matrix ou Harry Potter, présentées d’ailleurs jusque dans leurs déclinaisons en jeux vidéos ou sur le Web, que Jenkins réfléchit sur la plus grande participation des publics à l’industrie médiatique, sur l’éducation aux médias ou encore sur les conséquences politiques des transformations des usages. En résumé, les travaux de Henry Jenkins réussissent à tirer des enseignements de l’univers médiatique le plus populaire, souvent parce qu’ils touchent à des questions économiques et sociales des plus sérieuses : c’est grand écart assez étranger au paysage intellectuel français où prédominaient (et prédominent parfois encore) les analyses « légitimistes »11 privilégiant le genre informatif et peu sensibles aux programmes populaires12, quand elles n’ont pas décrédibilisé pas ceux qui ont tenté de s’en saisir, à l’image d’un Edgar Morin ou d’un Michel de Certeau13.

Pourtant, il faut bien comprendre que cet attelage est constitutif de l’approche de Jenkins puisqu’il va puiser aux sources de son histoire personnelle et universitaire. Alors que dans les années 1980, il se mue en véritable fan de science-fiction après ses visites à quelques unes des conventions Star Wars et surtout au contact d’une fan aguerrie qui, pour l’anecdote, deviendra son épouse, le jeune étudiant en communication trouve en la personne de John Fiske le mentor idéal pour faire de sa passion un sujet de recherche. Ce Britannique, dont Jenkins suit les cours à l’université de l’Iowa, est en effet un membre actif des Cultural Studies (CS), ce courant intellectuel à qui l’on doit un réel renouvellement des études sur la réception des produits médiatiques, grâce au rôle actif redonné au (télé)spectateur14, depuis les intuitions de Richard Hoggart jusqu’aux travaux de David Morley15. Fiske est d’ailleurs celui qui a le plus poussé cette approche en accordant au récepteur un pouvoir quasi-souverain d’interprétation et de détermination du sens des messages médiatiques, ces derniers étant pour lui des « textes » toujours ouverts et polysémiques16. Cette figure du spectateur hypercompétent en toute circonstance, peu soucieuse des conditions historiques et sociales dans lesquelles s’effectue concrètement la réception, est du reste ce qui a valu à Fiske d’être pris pour l’archétype des dérives des CS, en particulier aux yeux de leurs détracteurs français17. Malgré cela, l’influence de Fiske sur Jenkins est non négligeable : l’étudiant s’initie grâce à lui aux CS, découvre Michel de Certeau et sa notion de « braconnage », et se convainc qu’il est légitime d’étudier les spectateurs peut-être les plus actifs, à savoir les fans. Textual Poachers, publié en 1992, est l’expression même de ce bagage théorique et de cette prise de conscience intellectuelle, mais c’est surtout le travail fondateur qui révèle Jenkins et en fait une référence incontournable pour toutes les études sur les fans18. Dès l’introduction, il y explicite sa posture spécifique d’aca/fan, c’est-à-dire que face aux phénomènes qu’il étudie, il est un universitaire (academic) tout en restant un fan, ce qui lui donne un regard particulier sur ce monde qu’il connaît si bien : s’il ne surmonte pas complètement l’écueil « populiste »19 qui caractérisait les travaux de son professeur, il ne raisonne plus, grâce à des exemples très précis, sur un spectateur abstrait et fictif ; et quand Fiske perd de vue les appartenances sociales, Jenkins se montre sensible à l’identité des fans, et notamment à la question du genre, aux moyens concrets qu’ils mettent en œuvre pour « participer » à leurs programmes favoris, ainsi qu’à leurs relations, parfois conflictuelles, entre eux mais aussi avec les industries culturelles produisant les contenus qui les inspirent. Le changement de perspective permis par Textual Poachers est tel qu’il a déclenché une vague considérable de travaux, encore en marche aujourd’hui, aux États-Unis évidemment mais aussi au Royaume-Uni ou en Australie20 : c’est sans doute la conjonction du succès critique et populaire de l’ouvrage et cette soudaine renommée internationale qui ont permis à Jenkins de devenir directeur du département Film and Media Studies du MIT en 1993, puis de fonder et de diriger celui de Comparative Media Studies (CMS) à partir de 1998.

Mais ce regard d’aca/fan – que Henry Jenkins revendique d’ailleurs encore aujourd’hui21 – s’est surtout révélé visionnaire, puisque les pratiques sur lesquelles il avait mis l’accent n’étaient autres que celles qui allaient gagner en amplitude et en visibilité grâce au développement des nouvelles technologies. Qu’il ait élargi ses objets de recherche aux jeux vidéo ou à l’éducation de la jeunesse aux médias, Jenkins démontre que les cultures fan et plus généralement les cultures populaires méritent d’être étudiées de l’intérieur car elles renferment des enjeux qui touchent en vérité l’ensemble de la société. Pour reprendre une des questions traitées dans Convergence Culture, il faut savoir par exemple que les émissions de télé-réalité ne peuvent plus ne pas tenir compte des univers numérique qu’elles génèrent à l’image de ces forums où des téléspectateurs de Survivor se livrent au spoiling, à savoir le fait de transmettre des informations sur les épisodes encore non diffusés, dont parfois même le nom du vainqueur… La production ainsi que le diffuseur se doivent par conséquent d’anticiper et de brouiller sciemment les pistes22. De même, suite à la diffusion d’internet et des logiciels de retouche d’images, des montages au départ anodins ont pu acquérir une résonance politique insoupçonnée : quelle a dû être la surprise de cet étudiant qui s’était amusé à rapprocher sur un même cliché une célèbre marionnette de télévision et Oussama Ben Laden, en le retrouvant sur les pancartes de manifestants anti-américains au Moyen-Orient au lendemain du 11 septembre23 ! Ces pratiques de prolongement, d’appropriation, voire de détournement des produits médiatiques ne sont donc pas vraiment nouvelles puisque les fans de séries télévisées en usent depuis plusieurs décennies, mais les nouveautés technologiques ont rendu leurs effets non négligeables d’un point de vue social, politique et économique. Dès lors, Henry Jenkins a bénéficié de l’avance acquise pour être davantage écouté, et surtout pour lancer, dans le cadre du CMS, des programmes d’envergure, soutenus par des entreprises privées : le Convergence Culture Consortium (C3)24 qui tente par exemple d’analyser les transformations du marché des médias en faisant dialoguer étudiants, chercheurs et acteurs du secteur, a notamment pour mécènes Yahoo ! et la chaîne de télévision MTV ; nous pouvons aussi mentionner le projet GAMBIT qui associe des membres du MIT et d’universités de Singapour pour non seulement analyser les transformations contemporaines des jeux vidéo, mais aussi pour en créer et en vendre !

Alors que Jenkins semblait tenir un créneau de recherche très étroit en devenant le fer de lance des fan studies, sa position institutionnelle et médiatique actuelle indique bien que les cultures populaires peuvent être le vecteur de connaissances plus générales, tant sur les médias que sur les sociétés du XXIème siècle. Néanmoins, ce détour par les produits médiatiques de masse reste peu fréquent en France : rien d’étonnant à ce que les quelques universitaires français qui citent Jenkins dans leurs travaux soient pour le moment des représentants du courant des « médiacultures », c’est-à-dire de ceux qui refusent ce « grand partage » entre médias et Culture qui a longtemps handicapé, voire biaisé les recherches25. Ce projet de recherche qui ne se contente pas de prendre acte du changement de focale opéré par les CS mais qui tente de le dépasser, en faisant tomber certaines barrières disciplinaires et thématiques et en donnant une réelle place aux pratiques des consommateurs, témoigne de ce que pourrait apporter la démarche de Jenkins à l’étude des médias en France ; nous allons justement tenter de préciser ces perspectives au travers de deux notions du chercheur américain, celle de « convergence » puis celle de « participation », qui, même si elles n’ont pas les mêmes qualités heuristiques, n’en restent pas moins instructives.


  1. La « culture de la convergence » : ombres et lumières d’une démarche comparatiste

La manière dont Jenkins traite de la question de la convergence dans son dernier ouvrage est effectivement représentative de ce qu’il désigne par « études médiatiques comparées », et bien qu’il ne formalise jamais sa méthodologie, il nous semble que ce type d’approche est à méditer. Un des paradoxes de Convergence Culture est justement de parler de « culture de la convergence » sans véritablement la définir : la notion n’est jamais explicitement développée dans le corps du texte et si le glossaire contient les entrées « convergence » et « cultural convergence », la première expression y est absente. D’un côté, c’est bien le signe que Jenkins adopte une conception extensive de la culture où toutes les activités sociales, puisqu’elles participent à la création du sens pour la société, sont culturelles ; cela n’a rien d'étonnant de la part d’un héritier des CS. De l’autre, ce flou artistique n’est pas sans lien avec la thèse qu’il défend, car pour lui, la convergence est un processus toujours en cours, qui continue d’agréger de multiples pratiques, à la fois anciennes et nouvelles. Voilà pourquoi le chercheur préfère insister sur ce que la convergence n’est pas, à savoir « un processus technologique rassemblant de multiples fonctions au sein des mêmes appareils »26 – les câbles et les télécommandes ayant plutôt tendance à se multiplier dans nos salons –, et dessiner, au fil des études de cas, les contours de cette culture de la convergence, qui est loin de se réduire au seul développement de nouveaux médias.

Jenkins semble en effet avancer par sauts successifs et de façon très pragmatique. Dans une étape préliminaire de sa réflexion27, il avait d’abord envisagé la culture de la convergence du seul point de vue des consommateurs, en la décrivant comme un catalogue d’opérations hétéroclites que ces derniers peuvent effectuer pour interagir avec les produits médiatiques qu’ils reçoivent : la diffusion de ces produits à d’autres consommateurs, la création de communautés (parfois virtuelles) autour de ces produits ou encore la conception de nouveaux produits à partir des premiers en sont quelques exemples. Ces pratiques sont bien sûr toujours au cœur de Convergence Culture, mais Jenkins pose alors en miroir les stratégies des industries culturelles qui sont maintenant dans l’obligation de prendre en compte cette activité des spectateurs pour continuer à plaire. Mentionnons cet exemple parlant de grassroot creativity engendré par la saga cinématographique Star Wars, à savoir ces courts-métrages amateur, réalisés au caméscope numérique ou bien à l’aide du jeu vidéo en ligne Star Wars Galaxies, et diffusés aujourd’hui sur internet : Jenkins montre ici avec précision comment Georges Lucas, le réalisateur des films originaux, et sa société Lucas Arts ont adopté face à ces productions des postures différentes suivant les périodes, alternant des phases d’obstruction frontale, avec poursuites judiciaires à la clé pour les contrevenants, et des phases où l’objectif était de maîtriser ces productions, en imposant des contenus et en s’appropriant ces réalisations bénévoles au travers de concours sur le Web par exemple28. Henry Jenkins, même dans son dernier livre, paraît donc toujours en quête de ce qu’est vraiment la culture de la convergence, mais la manière dont il procède est révélatrice de son attachement à la comparaison. Nous observons déjà qu’il s’attache à croiser les perspectives, en articulant les logiques « top-down » et « bottom-up » qui traversent actuellement l’univers des médias. Cette démarche intellectuelle, qui est également au cœur des grands projets de recherche du CMS évoqués plus haut, est idéale pour se libérer de préjugés récurrents dans l’analyse des médias, comme la croyance en la toute puissance des entreprises de médias ou en un déterminisme technologique : en mettant l’accent sur les pratiques et en essayant d’être au plus près des acteurs concernés, Jenkins montre que la culture de la convergence existe moins dans les contenus ou les supports médiatiques que dans les manières de faire, voire les savoir-faire des consommateurs et des producteurs. Plus encore, les rôles de ces derniers ayant parfois tendance à se brouiller ou à s’inverser, le chercheur américain se retrouve aux premières loges pour décrire la transformation d’équilibres économiques et politiques que l’on a longtemps cru immuables et qui intéresseront un public plus large.

Toujours à partir de ce même exemple, nous comprenons que les recherches sur les médias pourront de plus en plus difficilement restées médiacentrées. Les objets médiatiques transitent aujourd’hui rarement sur un seul support, que ce soit en raison de certains internautes qui partagent une séquence télévisuelle qu’ils ont appréciée via des plateformes comme Dailymotion ou YouTube, de fans qui prolongent leur roman ou leurs série télévisée préférés par des récits de fans (fanfictions) publiés sur le net, ou bien d’industries culturelles qui adoptent volontairement des stratégies transmédiatiques. Henry Jenkins décrit de la sorte l’exemple de la franchise Matrix, dont la compréhension n’est possible qu’en visionnant les trois films, mais aussi en s’investissant dans les jeux vidéos et les comics dérivés, censés combler certains interstices de l’intrigue29. Au passage, cela nous permet de comprendre que la convergence culture trouve son origine non dans l’émergence de nouvelles technologies, mais plutôt dans l’interaction entre nouveaux et anciens médias. En d’autres termes, un nouveau support ne chasse pas si aisément les précédents et conduit plutôt à une réorganisation de l’ensemble : de même que l’historien Roger Chartier démontrait la persistance et le foisonnement de l’écriture manuscrite au moment où s’est développé l’imprimé, la radio, puis la télévision n’ont pas évincé la presse écrite30, et l’arrivée d’internet n’aboutira pas non plus à la disparition des pratiques télévisuelles, mais à leur transformation.

Au-delà de la comparaison entre médias, l’approche de Jenkins se veut par là même fortement transdisciplinaire, ce qui est facilité par le recours à ces concepts fluides et transversaux. Pour être plus précis, il suffit d’observer les passerelles qu’il dresse tous azimuts : Jenkins alimente ainsi sa réflexion théorique sur la convergence en puisant chez le philosophe Pierre Lévy, en mobilisant et en donnant corps à son concept d’« intelligence collective »31. Comme nous l’avons vu aussi, les préoccupations sociologiques de Jenkins concernant les activités, les interactions et l’organisation des publics sont constamment doublées de considérations économiques et juridiques, et le chercheur n’hésite pas à se référer à des travaux récents de ces disciplines, comme quand il intègre ce tournant récent du marketing médiatique, où l’on est plus sensible aux consommateurs investis qu’aux audiences de masse32. Henry Jenkins se fait en outre politiste dans le dernier chapitre de l’ouvrage, en étudiant le rôle d’internet lors de la campagne présidentielle de 2004, même si en rendre compte en si peu de pages tient un peu de la gageure. Il y a là à l’évidence un risque de dispersion et Jenkins n’est pas toujours convaincant dans ses multiples ouvertures disciplinaires ; néanmoins, les voies innovantes dessinées par ce type de démarche laissent penser qu’il serait tout à fait souhaitable d’élaborer des projets de recherche présupposant d’emblée le dialogue entre les spécialistes, voire la possible coproduction de résultats. Ces croisements nous paraissent utiles non seulement d’un point de vue intellectuel, mais aussi institutionnel puisqu’en expliquant par exemple les transformations économiques du marché des médias à partir de l’étude des usages des consommateurs, il met en avant l’ardente nécessité d’une sociologie des médias et accroît sa résonance auprès d’acteurs qui l’ignoraient jusqu’à présent.

Ces questions disciplinaires nous donnent par ailleurs l’occasion de souligner une autre carence du travail de Jenkins qui paradoxalement indique en creux une piste essentielle pour l’analyse des médias. Sa difficulté à systématiser la notion de culture de la convergence provient en effet aussi d’une méthodologie parfois impressionniste. Le protocole adopté face aux différents terrains n’est jamais explicité et surtout paraît inégal suivant les cas : d’après ses indications lacunaires, il a sans doute mené des entretiens auprès de différent acteurs, consommateurs comme producteurs, et s’est appuyé sur des analyses de contenu de programmes télévisuels ou de sites internet, mais nous ne savons jamais jusqu’où ont été poussées ces démarches. Si le travail autour d’American Idol a été réalisé dans le cadre d’une enquête de grande ampleur, menée conjointement avec une société de conseil, ce qui donne aux typologies de Jenkins une assise empirique plus solide, d’autres passages sont en revanche davantage sujets à caution, comme lorsqu’il extrapole la figure du « nouveau jeune consommateur » (sic), à partir d’une unique affiche de publicité, présentée hors contexte d’ailleurs33. Pour éviter de tomber dans l’essayisme, il convient dès lors de constituer en amont ou en parallèle des travaux empiriques des boîtes à outil plus stabilisées, afin de dialoguer avec un minimum de langage commun. C’est particulièrement vrai pour l’étude d’internet où aux quelques synthèses anglo-saxonnes34 (qui sont encore loin d’avoir épuiser la réflexion à ce sujet) ne répondent hélas en France que des méthodologies propres à chaque enquête. Les chercheurs qui s’intéressent aux médias du XXIème siècle devraient donc éviter de chaque fois reprendre à zéro leur exploration et plutôt comparer et/ou critiquer les précédentes expérimentations ; l’enjeu sera également de savoir quels rapports les études médiatiques pourraient entretenir avec des disciplines comme les sciences cognitives ou l’informatique, qui sont des domaines qui travaillant eux aussi sur les médias et dont les sciences humaines auraient tort de se passer des acquis, telle l’analyse textuelle informatisée ou l’analyse des réseaux.

Enfin, si Henry Jenkins peut se prévaloir d’une démarche comparatiste, c’est aussi parce qu’il n’hésite pas à mener des comparaisons entre différentes situations nationales ou régionales. Ainsi, certains exemples présentés dans Convergence Culture prennent véritablement sens à l’aune d’autres contextes locaux, comme lorsqu’il éclaire le phénomène Matrix à l’aide des mangas japonais35. De la même façon, lorsque nous nous sommes intéressé aux fanfictions, ses développements sur le cas américains36 ou la tribune qu’il a accordée sur son blog à l’une de ses étudiantes spécialiste de la question en Russie37, nous ont été très utiles pour comprendre comment une société peut réagir face aux récits de fans38. Face à des médias qui s’inscrivent de plus en plus dans des schémas globalisés et/ou glocalisés39, l’approche de Jenkins réaffirme donc la nécessité de décentrer le regard, même devant des messages médiatiques qui semblent intimement liés à une certaine culture ou à un certain espace géographique.

Au final, malgré les difficultés que pourra poser l’absence d’une définition précise de la culture de la convergence, nous voyons mieux comment ce concept transversal peut constituer un pivot pour la démarche comparatiste de Jenkins. De par les résultats auxquels elle permet d’aboutir, de par ses faiblesses aussi, cette dernière montre déjà certaines voies que pourraient emprunter les recherches sur les médias en France, sans forcément devoir se fondre dans le moule des media studies anglo-saxonnes.


  1. De quelques enseignements de la « participatory culture »

La mise en place de programmes de recherche structurés par ce type de concept pourrait participer à une meilleure reconnaissance des études sur les médias en France ; ils offriraient à la fois un cadre pour des résultats plus opératoires et plus lisibles, tout en maintenant l’autonomie nécessaire vis-à-vis d’un secteur des médias qui pourrait soudainement se trouver plus intéressé. Il faut voir que si une spécificité américaine et à plus forte raison du MIT est effectivement de travailler avec des entreprises, le CMS n’en est par autant devenu une société de conseil en marketing grâce à ces concepts plus généraux ; il faut plutôt souligner que ces derniers ont renouvelé certains débats classiques des sciences sociales, ce que révèle la notion de « culture participative » qui assure, selon nous, la véritable cohérence du propos de Henry Jenkins.

Ce qu’il définit cette fois explicitement comme « la culture dans laquelle les fans et d’autres consommateurs sont invités à participer activement à la création et à la diffusion de nouveaux contenus »40 constitue en vérité le fil rouge de son travail, comme l’indiquait déjà le titre complet de Textual Poachers : Television Fans and Participatory Culture. Or, au travers des pratiques que cette notion met en exergue, c’est notamment la question du lien social et de l’engagement des individus qui est reposée. Lorsque Jenkins présente par exemple la manière dont certains internautes mobilisent leur capital social et leurs compétences techniques pour connaître le lieu de la prochaine saison de Survivor, à l’image de ce couple qui a accès à des images satellites et qui recherchent parfois in situ des témoins du tournage, nous avons une idée de l’importance sociale que revêtent certains produits médiatiques aujourd’hui : d’un côté, la recherche de renseignements à leur sujet permet à certaines personnes d’entretenir leurs réseaux sociaux, et de l’autre, la quête d’informations inédites permet d’en créer de nouveaux. Les discussions entre spectateurs – Jenkins parle plus familièrement du rôle du « gossip »41 – ont également une importance cruciale puisqu’elles sont l’occasion de débats qui vont in fine être le point de départ d’actions pour influencer les programmes, voire davantage. Dans le cas d’American Idol, il note l’importance des discussions morales autour des critères de sélection des apprentis chanteurs sur les forums : elles aboutissent fréquemment à un consensus sur le candidat qui devrait gagner et amènent certains groupes à le défendre, par la création de fans-clubs mobilisables lors des votes en particulier. Outre la dimension politique du phénomène qui invite à une véritable relecture des potentialités de mobilisation des cultures populaires, la participation des publics apparaît ici clairement comme une variable que les industries culturelles ont à intégrer, quand elles ne vont pas chercher à la créer : à cet égard, la stratégie de Coca-Cola qui avait ouvert un forum invitant les consommateurs à raconter leurs expériences liées à la marque et à la musique, s’inscrivait pleinement dans ce cadre42. Nous pourrions aussi trouver des exemples plus hexagonaux, à l’image du jeu vidéo Post-Mortem qui incite les joueurs à quitter de temps en temps le logiciel proprement dit, pour poursuivre l’enquête policière sur des sites internet fictifs ou sur leurs téléphones cellulaires où ils vont recevoir des SMS ou des appels du « tueur ». L’étude qualitative de la participation des publics dépasse donc de loin la simple connaissance des audiences et de leur « réception » par les enjeux qu’elle met à jour.

En parallèle et à nouveau en héritier des CS, Jenkins se montre également attentif aux rapports de pouvoir au sein de cette culture de la convergence. Il note ainsi que chez ces spectateurs actifs peuvent se dessiner des hiérarchies en fonction de qui détient les informations ou plutôt de qui les diffuse. Chez les adeptes du spoiling par exemple, il existence des différences de statut entre ceux qui ont accès aux informations les plus confidentielles et les autres : l’arrivée sur un forum d’un internaute qui prétendait presque tout connaître de la saison à venir de Survivor a justement déstabilisé la communauté, en faisant surgir des interrogations sur la légitimité des prises de parole ou sur le droit de certains à pas tout savoir, sous peine de perdre tout intérêt pour le programme. La réflexion de Jenkins a donc une réelle portée sociologique au sens où elle permet de dissiper l’éternel argument de la vacuité des communautés virtuelles, et de montrer, par d’autres biais, qu’il s’agit bien d’espaces marqués par des tensions et des tentatives de prise de pouvoir43. De même, à une échelle supérieure, les oppositions mais aussi les coopérations entre consommateurs et producteurs de médias parcourent les études de cas de Jenkins, ce qui lui permet de rendre compte de la complexité du monde des médias, là encore, loin des excès des tenants du modèle des effets ou de la théorie critique qui ont longtemps vu les spectateurs comme des acteurs purement dominés. Même si elle n’a probablement pas tout le militantisme des CS d’origine, l’approche de Jenkins a le mérite de souligner que la participation des publics ne se fait pas sans conflits, d’autant qu’il faudrait ajouter au tableau la question de l’accès aux médias : le chercheur est conscient que les problèmes dont il traite ne concerne parfois qu’une frange restreinte des populations, ce qui révèle des inégalités ; il est cependant dommage que les tensions internationales que ces dernières pourraient à terme entraîner ne soient pas vraiment envisagées, Jenkins préférant insister sur l’idée de « participation gap »44.

Le recours aux concepts transversaux, typique de cette conception des media studies, est donc un moyen pratique pour découvrir ou redécouvrir des pistes de réflexion généralistes : les deux problématiques que nous venons brièvement de décrire ne sont en effet que quelques unes des voies ouvertes par la culture participative, et il faudrait encore évoquer, entre autres, sa capacité à repenser l’esthétique, même face à des produits qui n’ont pas la « noblesse » de la littérature ou de la peinture. Alors que les CS avaient eu tendance à délaisser cette catégorie suspecte d’imposition culturelle ou idéologique45, le passage par les pratiques d’amateurs inspirées par des produits médiatiques est une invitation à questionner les critères d’évaluation des œuvres, quelles qu’elles soient, ainsi que leur inscription dans des genres qui peuvent être « profanes ». Ces interrogations que la recherche française pourrait déployer plus avant – puisque Jenkins, hélas, ne prend pas lui-même le temps de le faire – sont bien une preuve supplémentaire que l’approfondissement d’objets médiatiques en apparence très ciblés et circonscrits peut déboucher sur des enjeux essentiels pour nos sociétés modernes, dépassant le seul environnement médiatique.



Cette présentation n’a sans doute donné qu’un faible aperçu du foisonnement d’exemples et de détails issus des observations de Jenkins et présentés dans Convergence Culture. Toutefois, nous espérons que ce survol critique a fourni une idée assez fidèle de sa démarche, afin de voir en quoi les études médiatiques comparées pourraient influencer la recherche française sur les médias. A travers son parcours et des projets qu’il mène au sein du MIT, Jenkins démontre que certaines des analyses les plus pertinentes sur les médias naissent parfois des objets de recherche jugés a priori anecdotiques et qu’un regard qui n’est pas aussi neutre que le voudrait l’idéal scientifique – pensons à sa posture d’aca/fan – peut apporter des renouvellements salutaires à la réflexion. Nous l’avons justement vu à l’œuvre tout d’abord avec l’idée de culture de la convergence qui permet à Jenkins de décliner différents niveaux de comparaison indispensables pour étudier la transformation des pratiques médiatiques : malgré les ambiguïtés méthodologiques qu’il laisse en suspens, Jenkins inaugure des chantiers (parfois à son insu !) et des coopérations disciplinaires dont les chercheurs français pourraient s’inspirer, d’autant plus qu’ils pourraient drainer avec eux l’oreille, voire le soutien d’acteurs privés. La culture participative enfin, que nous n’avons fait qu’effleurer, s’est révélée féconde pour saisir la nécessité intellectuelle et sociale des études médiatiques, expliquant autrement pourquoi Jenkins est aujourd’hui une figure difficilement contournable pour traiter des transformations récentes des médias.

La version des media studies proposée par Henry Jenkins n’est pourtant pas nécessairement un modèle à suivre à la lettre, puisque techniquement déjà, elle imposerait des changements drastiques dans l’organisation de la recherche en France. Vouloir la pasticher ou la « suéder » pour reprendre notre exemple liminaire, c’est-à-dire tenter de la reproduire avec les moyens actuels, serait aussi peu envisageable matériellement et peu bénéfique au regard de ces carences que l’on constate malgré tout chez le spécialiste américain. En revanche, ses propositions théoriques et empiriques invitent au dialogue avec lui et ses épigones, mais aussi entre les universitaires français qui souhaiteraient construire des projets aussi fédérateurs que ceux du CMS, à partir d’objets médiatiques jusque là mal connus ou dénigrés. Si les études médiatiques comparées sont un horizon possible mais pas unique, l’essentiel semble avant tout de s’y confronter, même par-delà les sentiers battus.


Sébastien FRANÇOIS

sebastien.francois@ac-rouen.fr

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Posté le : 26 Mai 2008.

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