APPEL A COMMUNICATIONS

 

 

 

CLASSE, ETHNICITE, GENRE… :

LES MOBILISATIONS AU PIEGE DE LA FRAGMENTATION IDENTITAIRE ?

 

 

Journées d’étude du Centre de recherches sur l’action politique en Europe (CRAPE),

8-9 mars 2007

 

 

 

 

 

Le point de départ de ces journées d’étude réside en un constat sociologique couramment établi au sujet des sociétés dites « post-industrielles » (ou « post-modernes », « post-fordistes », voire « post-coloniales » ou « post-patriarcales », selon les auteurs et les sensibilités[1]) : celui de l’émergence d’identités plurielles, fluides, éclatées, ambiguës[2]. Un certain nombre de théories sociologiques reposent sur le postulat que, si les classes sociales ont longtemps constitué le fondement identitaire traditionnel des mobilisations, tel ne serait plus le cas dans les sociétés actuelles. Certains auteurs ont ainsi recherché « le » nouveau mouvement social qui aurait remplacé le mouvement ouvrier[3]. Pourtant, l’une des conséquences remarquables de cette fragmentation identitaire croissante pourrait être l’émergence, non pas d’un nouveau mouvement social uni, mais plutôt de mobilisations elles-mêmes plus fragmentées, se situant à des carrefours identitaires (femmes et musulmanes, par exemple), et/ou devant gérer leurs divisions internes (division du groupe ouvrier entre « immigrés » et « non immigrés », par exemple).

 

Les deux journées d’étude que nous proposons s’inscrivent dans ces débats sociologiques. Elles visent à aborder la question des mobilisations sous un angle spécifique : celui de la fragmentation identitaire. Il s’agit de réinterroger celle-ci, d’en prendre la mesure et d’étudier ses conséquences sur les mobilisations sociales. Quelles sont les contradictions nées de cette fragmentation et comment sont-elles gérées par les individus et les groupes sociaux ? La fragmentation identitaire est-elle un piège pour les mobilisations sociales ou bien doit-elle plutôt s’analyser comme un vecteur de recomposition de ces mobilisations, recomposition qu’il faudrait alors spécifier ? De façon inséparable, comment penser l’imbrication entre des systèmes de domination pluriels : domination de classe, de genre, domination « raciste » ou « ethniste »[4], etc. ? On peut d’ailleurs s’interroger sur le terme de domination lui-même, sa pertinence, ses présupposés et ses implications théoriques dans un contexte d’identifications ou d’allégeances multiples (ne devrait-on pas parler plutôt de stigmatisation, de discrimination, de ségrégation, de sexisme, de racisme, etc. ?).

 

Pour soulever ces débats théoriques, trois entrées empiriques principales (mais la liste n’est nullement exhaustive) peuvent être identifiées a priori : celles des mobilisations fondées principalement sur la classe, l’ethnicité et le genre. On peut d’abord s’interroger sur la fragmentation des mobilisations de classe sous l’effet des différenciations ethniques ou de genre : ainsi, quelle place les acteurs souvent considérés comme « traditionnels » de la lutte et de la représentation politiques que sont les partis politiques et les syndicats accordent-ils aux mobilisations antiraciste et féministe, à la représentation des femmes[5] et des immigrés ou descendants d’immigrés[6] ? Dans quelle mesure la classe reste-t-elle un fondement central des mobilisations sociales[7] ? Doit-elle être envisagée comme un tout homogène ou appréhendée dans sa diversité[8] ? On pourrait aussi revenir sur l’hypothèse d’inspiration marxiste selon laquelle la division de la classe ouvrière entre les « immigrés » et les « autres » serait une « ruse du capitalisme » consistant à diviser le mouvement ouvrier pour l’affaiblir[9]. Plus largement, on pourra s’interroger sur les usages possibles (ou non) des approches marxistes (ou post-marxistes) pour réfléchir à la problématique des relations entre fragmentation identitaire et mobilisations[10].

 

La question de la fragmentation des mobilisations fondées sur un principe identitaire de type ethnique, communautaire -ou sur des revendications antiracistes lorsqu’elles conduisent à des postures différencialistes[11]- pourrait constituer une seconde entrée. On peut ici se demander comment ces mobilisations gèrent la fragmentation des groupes ethnicisés, que ce soit selon des lignes de classe (l’association SOS Racisme reçoit ainsi des critiques contradictoires : celle d’être incapable de représenter les classes moyennes issues de l’immigration parce qu’elle se focaliserait trop sur les banlieues[12] ou au contraire celle de ne pas connaître réellement les problèmes des « cités »[13]), de genre (les revendications des femmes immigrées ou issues de l’immigration sont-elles nécessairement les mêmes que celles des hommes immigrés ou issus de l’immigration et/ou que celles des femmes entendues comme groupe globalement minorisé ?), mais aussi d’ethnicité (on peut songer ici à l’ « affaire Dieudonné », ou encore au débat récent autour du MRAP, accusé d’antisémitisme et de communautarisme depuis qu’il met l’accent sur la lutte contre l’« islamophobie »). On touche là à la question de l’unité de l’antiracisme ou de son éclatement en des antiracismes pluriels, partiels, voire concurrents et hiérarchisés (cet éclatement trouve une illustration dans le boycott, par le CRIF, la LICRA, SOS Racisme et « Ni putes ni soumises », de la manifestation « contre tous les racismes » organisée par le MRAP et la LDH le 7 novembre 2004).

 

Enfin, la troisième entrée est celle des mobilisations au nom du genre. En particulier, comment les mobilisations « féministes » (il faudrait, là encore, s’interroger sur ce terme) « se débrouillent-elles » (ou pas) face à la réalité qu’est la fragmentation des femmes selon des lignes de classe ou ethniques[14] ? On mentionna l’exemple de l’association « Ni putes ni soumises »[15], qui a été critiquée pour produire un discours calibré pour « classes moyennes blanches » en dépit de ses prétentions à représenter les jeunes filles issues de l’immigration maghrébine dans les « cités ». On lui a également reproché de stigmatiser les « garçons arabes » et de faire le jeu du racisme parce qu’elle occulte, dans sa lutte « féministe » contre le sexisme des garçons des « cités », les conditions spécifiques de production de rapports de domination genrés entre garçons et filles des quartiers populaires (domination sociale et économique, discriminations, racisme)[16].

 

A la question de l’imbrication de différents systèmes de domination et, inséparablement, de la fragmentation des groupes et des mobilisations selon des identités plurielles, est étroitement liée celle des conflits de légitimité entre différents principes de mobilisation : se mobilise-t-on au nom de l’ethnicité, du genre, de la classe ou encore de l’égalité et des droits « de l’homme » ? Lutte-t-on pour la reconnaissance de la différence et/ou pour l’égalité ? Dans quelle mesure lutte pour la reconnaissance de la différence et lutte pour l’égalité sont-elles compatibles ? Observe-t-on des conflits internes aux groupes quant aux stratégies de lutte à adopter, en particulier face au dilemme universalisme / particularisme ? Plus largement, ce qui est en jeu dans ces luttes de représentation et de mobilisation, c’est aussi la lutte pour la définition des problèmes sociaux. Il serait par exemple intéressant d’étudier les positions de différentes associations antiracistes et féministes sur la « question du foulard » : le port du voile à l’école est-il défini par ces acteurs comme un problème de domination masculine et de droits des femmes, d’intégrisme islamiste, ou plutôt d’égalité d’accès à l’éducation ou de racisme de la société d’accueil ? Dans la même perspective, on pourrait se demander comment différents acteurs de la lutte sociale ou antiraciste (MRAP, SOS Racisme, partis politiques, associations, syndicats, etc.) sont intervenus lors des « émeutes urbaines » de novembre 2005 et analyser les grilles de lecture qu’ils ont produites pour donner sens à l’événement (grilles de lectures ethnicisées, ou bien en termes de classes, par exemple). Le rôle des médias dans la production de ces cadres, dans la mise en visibilité et la représentation des groupes et des identités, bref dans la construction symbolique des mobilisations, constitue ici une question cruciale.

 

Ce champ problématique esquissé, nous souhaitons laisser le champ libre aux auteurs et encourager les lectures les plus « ouvertes » de cet appel à communications. Nous finirons par formuler quatre remarques en ce sens :

 

1) Si nous avons insisté ici sur la question des articulations entre identités de classe, ethniques et genrées, ces journées d’étude pourront utilement englober une réflexion sur d’autres types d’articulations problématiques, d’autres lignes de fragmentation potentielle des identités et des mobilisations. On peut penser en particulier à la génération (se mobilise-t-on de la même façon, pour la même cause, au nom de la même identité, selon qu’on est immigré de la première génération ou Français de parents immigrés ? Participe-t-on au combat féministe de la même façon et dans les mêmes organisations selon qu’on a vingt ans ou soixante ans aujourd’hui ?), aux identités sexuelles (les enjeux de la mobilisation sont-ils les mêmes pour les gays musulmans que pour les gays en général ?), à la religion, aux clivages géographiques, etc.

 

2) Les contributions ne doivent pas forcément se focaliser sur le « moment » des mobilisations. Sont également encouragées les réflexions sur des dimensions peu visibles, infra-sociales, d’expériences individuelles qui se vivent sur plusieurs registres (ethnicité, genre, race, etc.), et sur la façon dont ces dimensions sont susceptibles d’informer les conditions de la mobilisation (que ce soit en favorisant celle-ci ou au contraire en la rendant difficile voire impossible). Il faudrait aussi étudier, à un niveau plus micro-sociologique, la façon dont les individus appartenant aux groupes minorisés se reconnaissent ou non dans des « mouvements » ou des « leaders » censés représenter leur groupe, dans les discours ou images diffusés par ces instances de représentation. A un niveau plus macro-sociologique, la façon dont des conditions politiques, culturelles ou structurelles (par exemple la conception nationale de la société et de l’Etat, de la citoyenneté et de la communauté) peuvent influencer les mobilisations et la structuration identitaire pourra également être analysée : quelles sont les conditions politiques qui rendent possible la prise de conscience d’une identité collective, qui rendent envisageable la mobilisation d’un groupe ? Par ailleurs, le terme de mobilisation sociale doit être entendu dans un sens extensif, englobant des dimensions structurées, stabilisées, institutionnalisées (partis, syndicats, associations, etc.) et d’autres plus fluides, floues ou éphémères (manifestations, émeutes, etc.). On s’efforcera aussi de penser relationnellement, d’un côté le mouvement social stricto sensu, de l’autre l’ensemble des institutions et signes « communautaires » qui créent un micro-univers social, une identité, par rapport auxquels prend sens ce mouvement.

 

3) Sont bienvenues tout autant les réflexions privilégiant des questionnements empiriques que celles d’ordre plus théorique ou méthodologique. Ces journées doivent en effet être l’occasion de poser les questions lancinantes et récurrentes des méthodes et des orientations théoriques de la recherche. Il serait notamment important d’introduire la question des données objectives et de leur indisponibilité (débat sur les statistiques ethniques par exemple).

 

4) Enfin, les approches comparatives et les études de cas étrangers seront bienvenues et la pluridisciplinarité sera encouragée.

 

LIEU ET DATE DE LA MANIFESTATION

Les journées d’étude se dérouleront les jeudi 8 et vendredi 9 mars 2007 au Centre de recherches sur l’action politique en Europe (CRAPE), 104 Bd de la Duchesse Anne, 35 700 Rennes Cedex (tel. 02 23 23 76 88 / 02 99 84 39 04).

 

MODALITES DE REPONSE

Les propositions de communication (d’une à deux pages maximum) devront être envoyées au plus tard le 10 novembre 2006 simultanément aux adresses électroniques suivantes : vsalapala@aol.com, Lionelarno@aol.com, s.ollitrault@libertysurf.fr, retifsophie@yahoo.fr. Elles seront étudiées par le comité scientifique, qui y répondra avant le 30 novembre 2006. Les auteurs dont les propositions auront été retenues devront procéder à l’envoi du texte de leur communication rédigé (50 000 signes maximum) au plus tard le 16 février 2007 afin qu’il puisse être transmis aux discutants en temps voulu. Ces journées d’étude donneront lieu à une publication.

 

COMITE D’ORGANISATION

Valérie Sala Pala (vsalapala@aol.com), Lionel Arnaud (Lionelarno@aol.com), Sylvie Ollitrault (s.ollitrault@libertysurf.fr), Sophie Rétif (retifsophie@yahoo.fr).

 

COMITE SCIENTIFIQUE

Lionel Arnaud (maître de conférences, CRAPE, CNRS/IEP de Rennes/Université de Rennes 1)

Philippe Bataille (professeur, Université de Poitiers)

Vincent Geisser (chargé de recherche CNRS, IREMAM, Aix-en-Provence)

Nacira Guénif-Souilamas (maîtresse de conférences, Paris XIII)

Christelle Hamel (chargée de recherche, INED, Paris)

Lilian Mathieu (chargé de recherche CNRS, CRPS, Paris I)

Erik Neveu (professeur, CRAPE)

Sylvie Ollitrault (chargée de recherche CNRS, CRAPE)

Catherine Quiminal (professeure, URMIS, Paris VII)

Valérie Sala Pala (postdoctorante, INED, Paris/CRAPE, Rennes)

Patrick Simon (chargé de recherche, INED, Paris)



[1] Cf. Alain Touraine, La Société post-industrielle, Paris, Denoël, 1969 ; David Harvey, The Condition of postmodernity. An enquiry into the origins of cultural change, Oxford, Blackwell, 1989 ; Ash Amin (dir.), Post-fordism. A reader, Oxford, Blackwell, 1994 ; Labyrinthe, « Faut-il être post-colonial ? », vol. 2, n° 24, 2006.

[2] Cf. Bernard Lahire, L’Homme pluriel, Paris, Nathan, 1998 ; Jean-Claude Kaufmann, L’Invention de soi. Une théorie de l’identité, Paris, Colin, 2004 ; Laurent Thévenot, L’Action au pluriel. Sociologie des régimes d’engagement, Paris, La Découverte, 2006 ; Etienne Balibar, Immanuel Wallerstein, Race, nation, classe. Les identités ambiguës, Paris, La Découverte, 1988 ; Les Back, New ethnicities and urban culture, Londres, UCL Press, 1996 ; Michel Wieviorka (dir.), Une société fragmentée ? Le multiculturalisme en débat, Paris, La Découverte, 1996.

[3] Cf. Alain Touraine, La Voix et le regard, Paris, Seuil, 1978.

[4] Cf. Véronique de Rudder, Christian Poiret, François Vourc’h, L’Inégalité raciste. L’universalité républicaine à l’épreuve, Paris, PUF, 2000 ; Christian Poiret, « Articuler les rapports de sexe, de classe et interethniques : quelques enseignements du débat nord-américain », Revue européenne des migrations internationales, vol. 21, n° 1, 2005, pp. 195-226.

[5] Cf. Philippe Bataille, Françoise Gaspard, Comment les femmes changent la politique et pourquoi les hommes résistent, Paris, La Découverte, 1999 ; Politix, dossier « La parité en pratiques » (Eric Fassin, Christine Guionnet, dir.), n° 60, 2002.

[6] Cf. Philippe Bataille, Le Racisme au travail, Paris, La Découverte, 1997 ; Romain Garbaye, Getting into local power : the politics of ethnic minorities in British and French cities, Oxford, Blackwell, 2005 ; Vincent Geisser, Ethnicité républicaine. Les élites d’origine maghrébine dans le système politique français, Paris, Presses de Sciences Po, 1997 ; Olivier Masclet, La Gauche et les cités. Enquête sur un rendez-vous manqué, Paris, La Dispute, 2003.

[7] Cf. Paul Bouffartigue (dir.), Le Retour des classes sociales. Inégalités, domination, conflits sociaux, Paris, La Dispute, 2004 ; Jean Lojkine (dir.), Les sociologies critiques du capitalisme, en hommage à P. Bourdieu, Paris, PUF, 2002.

[8] Cf. Edward P. Thompson, La Formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Gallimard Seuil, 1988 (1963).

[9] Cf. Stephen Castles, Godula Kosack, Immigrant workers and class structure in Western Europe, New York, Oxford University Press, 1973.

[10] Cf. Robert Miles, Racism, Londres, Routledge, 1989 ; Etienne Balibar, Immanuel Wallerstein, Race, nation, classe. Les identités ambiguës, Paris, La Découverte, 1988.

[11] Cf. Pierre-André Taguieff, La Force du préjugé. Essai surle racisme et ses doubles, Paris, La Découverte, 1988 ; Paul Gilroy, « La fin de l’antiracisme », Les Temps modernes, vol. 46, n° 540-541, juillet-août 1991, pp. 166-189.

[12] Cf. Fatiha Belmessous, Hacène Belmessous, Laure Chebbah-Malicet, Franck Chignier-Riboulon, Les Minorisés de la République. La discrimination au logement des jeunes générations d’origine immigrée, Paris, La Dispute, 2006.

[13] Cf. Younès Amrani, Stéphane Beaud (2004), « Pays de malheur ! » Un jeune de cité écrit à un sociologue, Paris, La Découverte, 2004.

[14] Cf. Nouvelles questions féministes, « Sexisme et racisme : le cas français », vol. 25, n° 1, 2006.

[15] Cf. Fadela Amara, Ni Putes ni soumises, Paris, La Découverte, 2003.

[16] Cf. Nacira Guénif-Souilamas, Eric Macé, Les Féministes et le garçon arabe, Paris, Ed. De l’Aube, 2004.