Chers(ères)
lecteurs(trices),
La
revue Interrogations ? vous fait part de son dernier appel à contribution :
"Formes et figures de la précarité". Ce thème sera celui du numéro 4
de la revue.
« Mes
désirs n’ont pas assez de force pour me diriger. On peut traverser une rivière
sur une poutre et non sur un copeau » - Dostoïevski-
La
mobilisation d’une grande partie de la jeunesse lycéenne et étudiante contre le
projet de « contrat première embauche » (CPE) a attiré l’attention
sur la précarité des conditions d’accès et de maintien dans l’emploi salarié
d’une proportion grandissante de la population active en France, comme au
demeurant plus largement dans les Etats dits développés. La revendication
portée par ce mouvement de l’accès à des emplois stables sinon garantis,
implicitement jugés comme constituant seuls de véritables emplois, pose
pourtant problème. Car n’est-il pas évident que l’emploi salarié est par
définition précaire, du moins dès lors qu’il est partie prenante de l’économie
capitaliste ? Au demeurant, sur le long terme, n’est-ce pas la période des
« Trente Glorieuses », réalisant momentanément une situation de quasi
plein emploi, faisant du contrat à durée déterminée la forme apparemment
normale d’emploi salarié, qui apparaît comme une exception, comme une sorte de
parenthèse historique ! que la « mondialisation » se serait
chargée de refermer au cours des deux à trois dernières décennies ?
Un
premier angle d’attaque de ce thème, sans doute le plus étroit mais qui semble
difficilement contournable, consiste à interroger les rapports entre salariat
et précarité, dans toute l’extension sociale et historique de ces deux termes.
La situation de travailleur salarié est-elle par définition précaire ? Si
oui, à quoi cela tient-il ? Quels sont les éléments du rapport salarial
qui sont responsables de sa précarité constitutionnelle ? Si non, à
quelles conditions peut-on remédier à cette précarité ? Comment expliquer
que la précarité salariale ait pu varier non seulement en étendue et en intensité
mais aussi dans ses formes constitutives ?
Néanmoins,
il semble évident que la précarité dans l’emploi ne se limite pas aux seuls
salariés. Il serait intéressant d’appréhender ce phénomène au niveau des
professions libérales, des professions non salariées et des professions
agricoles, en évaluant son étendue mais aussi sa forme et ses modalités a
priori distincte de la précarité salariale.
«La
bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner sans cesse les instruments de
production, ce qui veut dire les rapports de production, c'est-à-dire
l'ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l'ancien mode
de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles
antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel
de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette
agitation et cette insécurité perpétuelle distinguent l'époque bourgeoise de
toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux, figés et couverts de
rouille, avec leur cortège de conceptions antiques et vénérables, se dissolvent
; ceux qui les remplacent vieillissent avant d'avoir pu s'ossifier. » Ce
célèbre passage du Manifeste du parti communiste, de ton et de portée
prophétiques, nous avertit cependant que, loin d’être limitée à la seule sphère
économique, et à partir de l’impulsion de cette dernière, la précarité est
destinée, à l’époque contemporaine, à gagner l’ensemble des affaires
humaines : nous sommes condamnés à vivre au sein d’une précarité
permanente et généralisée. C’est cette condition essentiellement moderne, bien
que fréquemment célébrée comme « post-moderne », qu’il conviendrait
plus largement de scruter dans sa diversité et d’interroger dans ses tenants et
aboutissants. La précarité semble aujourd’hui toucher de nombreux aspects de la
vie sociale et ne peut donc être réduite à la seule sphère professionnelle. On
parle ainsi de précarité relationnelle (superficialité, affaiblissement voire
perte de toute interaction sociale rendue de plus en plus éphémère, régie par
une forme de lien sociale sociétaire, contractuelle davantage que
communautaire, organique), de précarité familiale (de par l’augmentation des
divorces, du nombre de familles monoparentales, de l’affaiblissement des liens
intergénérationnels, etc.), de précarité des conditions de (sur)vie
(insalubrité, dégradation de sa santé physique, etc.) ou encore de précarité
mentale et psychique (se manifestant parfois par la « fatigue d’être
soi »), etc. Loin de constituer de simples juxtapositions, c’est le nouage,
l’interdépendance de l’ensemble de ces aspects de la vie sociale qui peut être
analysé, la multiplicité des formes de précarité dont certaines populations
sont victimes peut ainsi constituer un véritable cumul des handicaps qui les
enferment dans un cercle vicieux. Ainsi, toute une partie de la population se
trouve manifestement plongée dans une existence moins sûre - «comme une
épluchure sur l'eau » pour reprendre une expression que P. Bourdieu
emprunte au prolétariat algérien. Ces « moins sûrs » ne disposent
pas ou plus des ressources matérielles, relationnelles et/ou symboliques leur
permettant d’avancer avec assurances face aux aléas de l’existence.
Il
semblerait donc nécessaire de s’intéresser aux formes revêtues par la précarité
dans nos sociétés « postmodernes », et en filigrane d’interroger la
situation même de l’individualisme contemporain. N’assistons-nous pas à
l’avènement d’un individu esseulé – c'est-à-dire « exposé » - alors
que certains voudraient y voir l’avènement de l’individu libre et acteur de son
existence ? Comment, au demeurant, dans un tel régime où « tout
passe, tout lasse, tout casse », est-il encore possible que se constituent
et se maintiennent des identités ? Cela ne conduit-il pas à devoir
suspecter encore un peu plus le concept d’identité comme un leurre ou un
fétiche, destiné à masquer avant tout notre défaut d’identité ainsi qu’à
satisfaire (illusoirement) notre éternelle quête d’identité ? Ainsi,
étudier les formes revêtues par la précarité dans notre société revient aussi à
interroger la fonction intégrative de nos institutions. Par exemple, qu’en
est-il aujourd’hui de la précarité non moins grandissante des rapports
conjugaux et familiaux ? Qu’est-ce que peut signifier former un couple et
fonder une famille quand il devient manifeste, statistiquement parlant, que les
chances de durée du dit couple et de la dite famille s’amenuisent au fil des
décennies ? Et comment se pratique et vit cette précarité conjugale et
familiale grandissante ? De quel prix ses protagonistes la paient-ils ?
Mais, inversement, quelles opportunités nouvelles leur ouvre-t-elle
éventuellement ?
En
complément des dimensions historiques, économiques et sociologiques,
précédemment évoquées, l’analyse de la précarité ne semble pas pouvoir faire
l’économie d’une réflexion psychosociologique : la précarité est
inséparable, au niveau du sujet, du sentiment subjectif de la « crainte de
perte ». A cet effet, Furtos(1)insiste sur le pendant et principale
conséquence de la précarité (selon lui) : la souffrance. Une souffrance
psychique ancrée dans le social – un véritable mal de civilisation qui
actualise « la souffrance d’origine sociale » décrite par Freud
dans Malaise dans la civilisation. En perdant son travail – en n’étant plus
certain d’en trouver un – ne fait-on que perdre un revenu ou une
occupation ? Ne peut-on pas penser avec Bourdieu, après bien d’autres, que
l’on perd, aussi, quelque chose de l’ordre d’une illusion vitale d’avoir une
fonction, un sens. Cependant, ne peut-on pas penser avec Dejours(2) que cette
souffrance demande, aussi, à être dépassée et qui, dans ce cadre, serait
un moteur. On peut ici se demander si la précarité ne renferme pas, ne
serait-ce sous la forme d’une potentialité, une certaine positivité, et
si, de handicap et de symptôme, elle ne peut pas, dans certaines
conditions, devenir capital et jouissance, le défi qu’elle assigne aux
individus devenant une véritable raison d’être qui amène à vivre son expérience
et son vécu comme un véritable conquistador en allant au-delà de toute
résistance au changement.
Pour
finir, contrairement à ce que la précédente citation de Marx et Engels laissait
entendre, peut-être n’y a-t-il pas lieu de penser que la précarité n’est que le
lot de l’homme contemporain, la condition faite à l’homme par les seuls
rapports capitalistes de production. L’étymologie même du mot précarité nous
avertit à ce sujet. En latin, precari signifie prier, supplier ; et
precarius, qui va donner naissance au français précaire, signifie ce qui a été
obtenu par la prière. Cette étymologie nous indique que toute précarité est
synonyme de dépendance à l’égard d’une puissance tutélaire, quelle qu’en soit
la nature, qui peut nous accorder ce que nous sollicitons d’elle comme nous le
refuser et qui peut surtout nous le retirer à tout moment après nous l’avoir
accordé – d’où dérive l’idée que ce qui est précaire est mal assuré et mal
établi. Mais cette étymologie nous signale aussi, du même coup, que ce n’est
pas d’aujourd’hui ni même d’hier que date la précarité des affaires humaines.
Il y a de la précarité par définition là où il y a du pouvoir ; et comme
celui-ci est consubstantiel aux sociétés humaines, il y aurait lieu de
s’interroger aussi sur cette dimension du pouvoir et de la dépendance qu’est la
précarité, tout comme sur les formes prises par elle dans les sociétés
prémodernes.
(1)Contexte
de précarité et souffrance psychique : quelques particularités de la clinique
psychosociale in Soins Psychiatrie, n°204, septembre-octobre 1999, p. 11 à 15
(2)Christophe
Dejours, Pascale Molinier "De la peine au travail", Autrement, n°
142, 1994, pp. 138-151.
Toute
proposition d’article devra être adressé au coordinateur de la revue
[coordinateur@revue-interrogations.org] avant le 15 février 2007, délai de
rigueur après lequel aucune participation ne sera acceptée pour ce dossier
thématique. Les propositions d’articles devront être rédigées aux normes de la
revue, normes présentées sur le site d’¿ Interrogations ? :
www.revue-interrogations.org.
Par
ailleurs, en plus des articles répondant à l’appel à contributions précédent,
le prochain numéro de la revue ¿ Interrogations ? accueillera volontiers, comme
les précédents, des articles pour ses autres rubriques, articles qui ne se
proposent pas de répondre à cet appel et qui peuvent par conséquent traiter
d’un tout autre thème que celui de la précarité. Pour cette même raison, ces
articles ne sont soumis à aucun délai quant à leur réception. La rubrique « Des
travaux et des jours » est destinée à des articles présentant des recherches en
cours dans lesquelles l’auteur met l’accent sur la problématique, les
hypothèses, le caractère exploratoire de sa démarche davantage que sur
l’expérimentation et les conclusions de son étude (cette partie étant ainsi
propice à la présentation des thèses de doctorat). Ces articles ne doivent pas
dépasser 20 000 signes.
La
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la position du chercheur dans l’enquête, etc.) ou théoriques (présentant des
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