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Colloque international
EXPÉRIENCES LIMITES, RUPTURES ET MÉMOIRES
DIALOGUES AVEC L’AMÉRIQUE LATINE
Paris,
18, 19, 20 octobre 2006
Amphithéâtre
de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS)
105 bd
Raspail, 75006 Paris
PROGRAMME ET RÉSUMÉS
Centre d’Étude
des Mouvements Sociaux
Institut Marcel Mauss
http://cems.ehess.fr
MERCREDI 18 OCTOBRE 2006 (Amphithéâtre)
14h OUVERTURE
Alain D’IRIBARNE, Administrateur de la Fondation
Maison des Sciences de l’Homme (FMSH)
Gilles BATAILLON, Université de
Caen - Centre d’Étude des Mouvements Sociaux (CEMS) et Monique de SAINT MARTIN, EHESS - CEMS
15h CONFÉRENCE
Alain
TOURAINE, EHESS - Centre d’Analyse et
d’Intervention Sociologiques (CADIS)
Fin du cycle libéral en Amérique
latine ?
16h - 19h SESSION 1 : EXPÉRIENCES
ET NARRATIONS
Président
de session : Daniel PÉCAUT,
EHESS - CEMS
Discutante : Michèle LECLERC-OLIVE, Centre National de la Recherche
Scientifique (CNRS) - CEMS
Carlos Iván
DEGREGORI, Instituto de Estudios Peruanos, Lima
Mieux
vaut tourner la page et regarder le futur. La réticence des élites péruviennes à
se rappeler les années de la violence
En agosto de 2003, la Comisión de la Verdad y
Reconciliación (CVR) nombrada por el gobierno de transición que siguió a la caída
de Alberto Fujimori, hizo público su Informe Final luego de recoger casi 17 mil
testimonios y realizar una docena de Audiencias Públicas en diferentes partes
del país. Los hallazgos de la CVR, sobre todo la muerte o desaparición de casi
70 mil peruanos y peruanas, el 75% de los cuales tenía el quechua como su
lengua materna, conmovieron a la opinión pública.
Sin embargo, en los años siguientes, casi todos
los partidos políticos, importantes sectores de la elite económica y las
Fuerzas Armadas, han negado la realidad contundente del informe, tratando de
destruir sus conclusiones y proponiendo recientemente una ley de amnistía para militares
que están siendo por primera vez juzgados a partir de los resultados del
informe de la CVR, aún cuando ni siquiera han sido declarados culpables.
La ponencia analiza los discursos de negación y de
olvido producidos por las elites peruanas en los últimos dos años y trata de
explicarlos incidiendo en la "distancia emocional" y en el racismo,
así como en la debilidad institucional como factores que deben ser tomados muy
en cuenta.
Ludmila DA SILVA CATELA, Universidad Nacional de Córdoba, Consejo Nacional de
Investigaciones Científicas, Buenos Aires
Ethnographie de la mémoire
et de la violence
Susana BLEIL,
Institut d’études politiques de Paris à Poitiers et EHESS - CEMS
L’expérience de la mistica chez
les « sans terre » au Brésil
Au
Brésil, le mouvement des sans terre (MST) a su porter la question de la réforme
agraire dans le débat public et reste jusqu’à nos jours un acteur politique
majeur avec lequel le gouvernement est contraint de négocier. Où repose la
force du mouvement ? Comment arrive-t-il, depuis 22 ans à garder une cohésion
interne ainsi que l’appui d’une partie de l’Eglise et des intellectuels brésiliens ?
Par ailleurs, comment ce mouvement parvient-il à être soutenu économiquement et
politiquement par un ensemble d’ONG’s internationales fidèles à leur
lutte ? A la différence d’autres mouvements sociaux de l’Amérique latine,
le MST recourt à un répertoire d’action collective qui exclut toute forme de
violence. Les occupations de terres et de bâtiments publics sont, selon eux,
des actions radicales, qui néanmoins ne doivent pas impliquer la mort des
personnes. Ce discours de la non-violence a beau être dit mais il n’explique
pas comment les pratiques des acteurs arrivent à stopper les dérives violentes.
Une lutte sociale comporte en elle-même un certain niveau de violence. Si le
MST arrive à maîtriser la violence dans ses actions radicales, cela n’est pas
un fait qui va de soi. C’est en regardant de près la manière de vivre des
militants sans terre que nous pouvons dégager des pistes d’explication pour ce
paradoxe : une lutte qui veut être pacifique.
Parmi
les pratiques du mouvement nous avons repéré la mistica (Bleil, 2005).
Il s’agit d’une sorte de mise en scène des histoires vécues par les militants.
L’objectif de cette pratique collective est de marquer les acteurs dans leur
sensibilité et de donner un sens à leur lutte. Mais à la différence de ce que
propose le théâtre traditionnel, le dialogue entre les personnes ne remplit
qu’un rôle secondaire, voire marginal, dans la mistica. Celle-ci
s’organise d’abord par la mise en évidence d’un problème ou d’une injustice
(par exemple, les assassinats vont fondamentalement être décrits par une mise
en scène réalisée par les militants eux-mêmes, accompagnée d’une narration
d’arrière-fond qui est le fruit d’un travail collectif). Ensuite, un ensemble
d’objets chers aux membres du MST (leur drapeau, leurs terres, les fruits et
les produits alimentaires produits dans les industries rurales), vont être
exposés au public. Enfin, dans l’accomplissement de l’acte doit normalement
ressortir le fait que la mort des « compagnons » a été un acte perpétré
par leurs « ennemis » (les grands propriétaires terriens, une partie
de l’Etat et l’impérialisme américain). Une telle conclusion vise à favoriser
l’union du groupe, sans pour autant l’inviter à l’exercice d’actes de
vengeance. Bien au contraire, le message prétend montrer que c’est parce que « des
compagnons » ont été tués que « nous » devons être forts et
suivre ensemble dans une lutte qui, elle, a déjà donné de nombreux fruits (les
preuves sont exposées aux yeux de tous à travers toute la représentation).
C’est la lutte ensemble et non pas la vengeance qui, selon leurs croyances, va
faire un jour capituler les ennemis.
Il
est clair que la mistica n’est pas la pratique qui explique à elle seule
le caractère pacifique du mouvement. Il existe au cœur de celui-ci un travail
de formation politique très important, répondant pour la formation des cadres
politiques dont le dévouement est plus que remarquable. La capacité de garder
l’esprit de famille tout en préservant la capacité de formuler des critiques nécessaires
au maintien de l’espace public est aussi un trait majeur du mouvement (Bleil,
2003). Cependant, nous avons comme hypothèse que la pratique de la mistica
est un moment majeur de construction du collectif, de mise en forme de
l’identité des sans terre et de formulation d’une utopie en tant que critique
de la réalité dans le présent de l’action.
Pablo
SEMÁN, Universidad Nacional de General San Martín - Centro
de Investigaciones Etnográficas,
Buenos Aires
Religion et perspectives
symboliques des classes populaires en Argentine.
Alors
qu’elle a été considérée comme un problème résiduel, la religiosité des classes
populaires est devenue une question clé de la culture des catégories
populaires. L’un des phénomènes centraux dans cette transformation du problème
est la progression des églises pentecôtistes - qui rassemblent près de 20 % de
la population pauvre des grandes villes en Argentine. Ce dernier phénomène a été
interprété comme un chapitre dans l’évolution vers l’ouverture et le pluralisme
du champ religieux et de l’imposition d’un imaginaire « individualiste »,
« protestant », « américain ». Cependant, nous pensons que
la question admet une autre interprétation. C’est ce que nous tenterons de développer
à travers l’exposition de plusieurs cas de conversion religieuse en mettant en
relief trois traits de l’imaginaire populaire :
-
il est « cosmologique », car il renie des catégories de la perception
propres à l’univers sécularisé et il s’affirme sur la base d’une continuité de
l’au-delà et de l’ici-bas.
-
il est « holiste », car il affirme la prééminence de catégories de
type totalisant.
-
il est « relationnel » car il définit les sujets comme des catégories
de personne à l’intérieur d’une relation et non pas comme des individus.
Cette
interprétation nous permettra de mettre en question les thèses sur la
transformation du champ religieux et devrait aider à la compréhension des
coordonnées symboliques des catégories populaires et de leur influence sur
leurs manifestations sociales et politiques.
Pascale GRUSON, CNRS -
CEMS
Radicalités
des théologies de la libération
La
(les) théologie(s) de la Libération qui émerge(nt) dans différents pays d’Amérique
latine à la fin des années 60, a (ont) été l’une des ressources actives de
contestation des dictatures et des régimes militaires qui se multipliaient
alors dans le sous-continent. Son option prioritaire était l’Église des pauvres
(et non l’Église pour les pauvres). Mais cette option théologico-politique
radicale était-elle viable ? Ceux qui s’en inquiètent a posteriori et
aussi au vu des problèmes posés par certains courants résiduels encore actifs
maintenant, ne sont pas nécessairement des adeptes de l’action répressive de
Jean-Paul II. Ils n’apprécient pas non plus la montée en puissance de l’Opus
Dei et des légionnaires du Christ. En revanche, la montée des religiosités
populaires pourrait paraître plus conforme à ce que l’on attend du fait
religieux (plutôt local, plutôt atomisé, sans référent eschatologique).
Mais
la théologie de la libération (issue initialement de l’Église catholique, mais
aussi très œcuménique), forte d’une longue tradition où figurent Saint François
d’Assise, Luther et beaucoup d’autres, s’est-elle épuisée dans une réduction naïvement
marxiste de ses espérances ? Était-ce là sa seule radicalité ? Le débat
éthique proposé n’a-t-il pas encore une
forte actualité dans un contexte où l’horizon d’action très court voisine avec
des répartitions des richesses particulièrement inégales et une forte
instabilité ?
On
essayera ici de configurer quelques unes des ressources de réflexion et
d’action de ces courants théologiques et d’approcher ce que peut être leur
radicalité.
Président de session :
Robert CASTEL,
EHESS - CEMS
Discutant : François DUBET, EHESS - CADIS
Gabriel KESSLER, Universidad Nacional de General
Sarmiento - Instituto de Desarrollo Económico y Social, Buenos Aires
Délit, travail et loi chez les jeunes en Argentine
L’augmentation
des délits contre la propriété en Argentine pendant la dernière décennie a été le fait, dans une grande mesure, d’un
nouveau groupe, les « délinquants amateurs ». Cette communication
s’appuie sur une recherche concernant des jeunes de l’agglomération Gran Buenos
Aires qui ont commis des délits contre la propriété en usant de la violence.
Elle montre l’émergence d’un segment combinant des activités légales et illégales
pour survivre, ce qui les différencie des images classiques du « délit
professionnel ». Les « délinquants amateurs » établissent un
rapport imaginaire particulier avec la loi et construisent de plus en plus une
identité propre dans un scénario de fragmentation socio-spatiale. D’abord, on
analyse sa genèse liée à l’extension de l’instabilité et de la précarité du
travail à partir du passage de la logique du travailleur à une « logique
du pourvoyeur ». En second lieu, on enquête sur la sociabilité de ces
jeunes, en signalant leurs particularités par rapport aux bandes présentées
dans des études menées à d’autres latitudes. En troisième lieu, ce texte s’intéresse
par différentes dimensions aux activités délictueuses des jeunes par rapport à la
police, aux armes, et aux victimes. Cette présentation mettra en relief les
différences entre le groupe étudié et d’autres recherches comparables dans
d’autres pays latino-américains et des États-Unis.
Sabine GUEZ, EHESS - Genèse et
Transformation des Mondes Sociaux (GTMS)
À la frontière du légal et
de l’illégal. Le travail à Ciudad Juarez (Mexique)
A l’ombre d’une industrialisation rapide, l’économie
de la drogue est en plein essor depuis les années 1980 dans le Nord mexicain.
Dans un premier temps, on évoquera le contexte de changements structurels
rapides d’ordre macropolitique, lesquels ont favorisé la création d’une grande
variété d’opportunités d’emplois, illégaux et légaux, directs et indirects, liées
au développement de ce secteur illicite de l’économie frontalière, à Ciudad Juárez
et dans sa « ville jumelle » au Texas, El Paso, principale porte d’entrée des
stupéfiants aux Etats-Unis. Sous les ordres de quelques « macisos »
(les grosses pointures) travaillent d’innombrables « achichincles »,
petites mains recrutées comme passeurs, transporteurs, dealers, etc.
Pour les défendre devant la justice, il faut des avocats. Pour l’entretien de
leurs maisons, des femmes de ménage. Pour les soigner, des médecins. Et des
protecteurs, dans la police, et des amis, pour les sortir d’une mauvaise passe
ou faciliter une livraison sur le territoire nord-américain. Dans un second
temps, on s’intéressera aux modalités et aux logiques microsociales
d’appropriation de ces opportunités aux marges de la légalité. Fréquemment, nos
interlocuteurs combinent des activités légales et illégales. Plus que de
vocations, il est souvent question de nécessité, de relations de réciprocité,
de liens de filiation, et de sens du jeu. On joue « des coups ».
Quels coups s’autorise-t-on, quels autres non ? Autour de quelles valeurs
s’organisent la prise de risques ou son refus ? Comment en vient-on à
envisager ces pratiques économiques comme rationnelles ? Dans un dernier
temps, on s’interrogera sur l’émergence, dans le sillage de ces formes de
travail, d’une forme de vie et de sociabilité à la lisière du légal et de l’illégal,
marquée par l’acceptation du commerce de la drogue, un sens aigu du caractère
idéologique de la frontière entre légal et illégal, et un savoir pratique de la
variabilité des normes et de leur manipulation.
Vincent BLOCH, EHESS - CEMS
Travail, lutte, patrie : la recomposition des normes dans la société cubaine
Les
dirigeants révolutionnaires cubains ne se sont jamais lassés de le répéter :
« celui qui ne travaille pas ne mange pas ». Habitués à tourner en dérision
les slogans du régime, les Cubains se plaisent depuis une quinzaine d’années à
apporter une correction : « celui qui travaille ne mange pas ».
Mais au-delà de l’aspect matériel, la constitution précise aussi que « le
travail dans la société socialiste est un droit, un devoir et une motivation
d’honneur pour chaque citoyen ».
Depuis
l’instauration de la période spéciale, le salaire moyen ne permet pas
d’assurer les besoins des personnes. Parallèlement, le mode de vie des
touristes, les produits du Yuma (les Etats-Unis) envoyés par les parents
émigrés, ont donné libre cours à des désirs de consommation « immédiate ».
Dans le même temps, toute l’organisation interne des entreprises s’effectue
autour du vol et du détournement. Vendre et acheter au marché
noir, résoudre à l’aide de moyens rudimentaires les réparations diverses
dont les uns et les autres ont besoin, utiliser sa voiture comme taxi
clandestin, louer une partie de son logement ou un objet personnel, toucher des
commissions d’intermédiation dans le cadre de diverses transactions, escroquer,
se prostituer… Voilà qui donne une idée de l’amplitude des gammes d’activités
englobées dans la lutte. .
La
lutte est ainsi devenue la dimension centrale d’une logique stratégique
qui traverse le monde social de part en part. Aussi, signale-t-elle autant au
caractère illégal des activités qu’elle englobe que leur justification en terme
de « défense » et de « bon droit », face à des lois qualifiées
d’iniques et une répartition des richesses jugée injuste. De cette dynamique a
surgi un nouveau collectif : le peuple en lutte qui se défait comme
il peut de l’adversité. L’imaginaire révolutionnaire valorise avant tout l’esprit
de lutte et la vivacité (« la chispa ») et les lutteurs
se démarquent de « la politique » et des « promesses des
politiciens », par principe « indifférents aux nécessités de la
population » . L’imaginaire de la lutte, aussi faible et limité
qu’il soit, permet ainsi de lier des registres hétérogènes de l’expérience
sociale, dont il fixe également le cadre de narration. La lutte constitue donc
bien aussi une réponse à la glorification de l’unité, à la négation des
divisions sociales et au refus des conflits, et seul l’ordre assuré par la
figure ambivalente de Fidel Castro continue de rassurer une population en proie
au fantasme du chaos.
Il était une fois… la fonction publique en
Argentine
La
fonction publique fut en Argentine synonyme d’emploi stable, et était le modèle
de référence pour les salariés argentins. L’État apparut comme le grand employeur
durant les années 50 et 60. En 1989, la loi 23.696, appelée Réforme de l’État,
redéfinit ses fonctions. L’État se veut minime. L’impératif de réduire le déficit
fiscal autorise la contraction du secteur public par la voie de privatisations
des entreprises publiques et de la sous-traitance d’activités auparavant réalisées
par de fonctionnaires. L’État se voit affaibli dans son rôle d’employeur. Les
travailleurs autonomes commencent à gagner des places dans le secteur public. Dû
au fait qu’ils doivent assumer leurs propres charges sociales, ils deviennent
en même temps de travailleurs moins chers et plus facilement détachables. Les
contrats proposés par l’État sont des contrats à durée déterminée, mais indéfiniment
renouvelables. La détermination de la durée perd sens. Tous les six mois, tous
les trois mois ou toutes les semaines, les travailleurs autonomes se demandent
si leurs contrats seront encore une fois renouvelés. Or, ils travaillent fréquemment
hors contrat, dans l’attente de voir confirmé son renouvellement. Dans plusieurs
cas, les faibles revenus et l’indétermination du contrat font que les
travailleurs autonomes ne payent pas les cotisations, s’excluant ainsi du système
de sécurité sociale. Cependant, dans un marché du travail précarisé, où le chômage
exerce une forte pression, ces types de contrats acquièrent pour les
travailleurs autonomes une autre signification. Ils représentent la stabilité
dans un univers instable. La notion de stabilité dans l’emploi public se décline
à travers de nouvelles formes de précarité. Notre intérêt est ainsi de
comprendre, à partir de l’expérience de travailleurs autonomes du secteur
public, cette restructuration des points de référence qui organisèrent la
notion de stabilité dans l’emploi.
Marcos
SUPERVIELLE, Universidad de la República - Departamento de Sociología, Montevideo
La participation citoyenne après la crise, nouvelles « formes
de travail »
La crise de l’année 2002 a eu de graves conséquences économiques
et surtout sociales dans le Cône Sud. En Uruguay, le chômage a augmenté dans
des proportions jamais connues auparavant, atteignant 18% de la PEA, venu
s’ajouter aux 47% d’emploi informel déjà existant. Ces chiffres ne prennent pas
en compte l’augmentation de l’émigration d’une population essentiellement
jeune, ce qui a eu pour conséquence une croissance démographique négative au
cours de cette période.
Dans ce contexte de débâcle économique et sociale, ont
surgi des actions collectives solidaires de caractère exceptionnel, des formes
de travail solidaire inédites, dont le but était de venir en aide aux secteurs
de la population les plus touchés par la crise.
Nous nous proposons de détacher différentes formes de
travail solidaire qui nous semblent avoir eu un effet positif pour contribuer à
surmonter la crise sociale de cette période, et pour éviter la croissance de phénomènes
tels que la violence et la délinquance, qui accompagnent habituellement les périodes
de crise.
-
Le développement
d’organisations non gouvernementales d’origine populaire : il s’agit en général
de petites organisations locales qui reçoivent un soutien de l’Etat, de
fondations ou d’institutions privées, nationales ou internationales pour réaliser
une mission socio-éducative ou culturelle. Dans le premier cas à travers la
signature de conventions qui exigent un minimum de forme juridique, dans les
autres cas sous la forme de projets subventionnés. Ce type d’organisation, qui
fonctionne sur un mode autogestionnaire, et qui existait déjà avant la crise de
2002, s’est réactivé sur la base de nouvelles actions pour répondre à la détérioration
du tissu social et aux conséquences de
l’augmentation de la pauvreté et de l’exclusion. Les personnes qui se
consacrent à ces activités transitent de l’action solidaire á un travail réellement
professionnel. Elles doivent accéder progressivement à cette professionnalisation
de la tâche, et acquérir d’autre part un
ensemble de compétences complémentaires de type organisationnel, administratif
et juridique, afin d’assurer de manière efficace la continuité de leur activités.
-
L’extension du
champ d’activité de certaines organisations sociales qui avaient déjà leur
trajectoire propre : comme les clubs sportifs, les syndicats ouvriers ou
les coopératives qui organisent des cantines populaires dans les quartiers les
plus touchés par la crise, les ouvriers qui « récupèrent » les
entreprises abandonnées par les patrons et relancent la production à partir
d’un nouveau modèle organisateur, les syndicalistes qui collaborent à la
reconstruction de logements, les étudiants (dans le cadre de l’extension
universitaire), qui accompagnent la création de jardins familiaux ou
communautaires dans les zones urbaines, etc… Dans ce cas la situation est d’une
certaine manière inverse de la précédente. Le point de départ est la
mobilisation des compétences professionnelles des travailleurs (ou futurs
travailleurs dans le cas des étudiants), qui développent une activité solidaire
en dehors de leur cadre normal de travail.
-
Un nouveau phénomène
que nous appellerons « mobilisations de responsabilité solidaire »,
qui ne constituent pas des mouvements sociaux au sens strict, mais ont des
objectifs très ponctuels, fonctionnent de manière impulsive et ont un caractère
nettement volontariste. Ces manifestations dépassent les intérêts individuels
ou les cadres institutionnels, et interviennent en particulier dans les
situations d’urgence, comme celle d’une grande tempête qui l’an dernier a déraciné
des milliers d’arbres et arraché un grand nombre de lignes électriques dans le
sud du pays : elles ont tenu un rôle central dans la reconstruction matérielle
de la vie urbaine, ont contribué à la revalorisation de la société civile et
ont permis à chaque citoyen de reprendre confiance en ses capacités
personnelles. Il s’agit en général d’une « ultra-activité » qui se
développe sur le poste de travail. Cette « ultra-activité » prend
tout son sens dans le cadre d’une action solidaire dirigée vers un groupe de
pairs qui nécessitent un soutien.
Dominique VIDAL,
Université de Lille III - Groupe de recherche sur les actions et les
croyances collectives (GRACC)
Les
« bonnes », le juste et le droit. Le recours à la justice du travail
des travailleuses domestiques de Rio de Janeiro
Au
Brésil, la Constitution fédérale de 1988, qui entend sceller l’entrée du pays
dans un âge démocratique, a accordé de nombreux droits sociaux aux travailleurs
domestiques, des femmes dans leur immense majorité. Il en est résulté qu’une
relation de travail qui était auparavant négociée de gré à gré a été progressivement
saisie par le droit. Sous certaines conditions, les bonnes de Rio de Janeiro,
sur lesquelles nous avons mené une enquête entre 2001 et 2005, peuvent
poursuivre devant la justice du travail un employeur qui n’a pas respecté le
droit social. Bien que ce droit donne encore lieu à de très nombreuses
violations, ces travailleuses évaluent aussi désormais leurs conditions
d’emploi par rapport à des normes juridiques. Leur sens du juste, en s’éloignant
progressivement du modèle de la relation paternaliste, repose de ce fait de
plus en plus sur la conscience du « droit à avoir des droits », selon
l’expression d’Hannah Arendt.
À
partir de l’analyse du recours au judiciaire des travailleuses domestiques de
Rio, et du rôle qu’y joue le syndicat qui les représente, on cherchera à
montrer, d’une part, que les changements intervenus dans les relations de ces
femmes qui servent et de ceux qu’elles servent peuvent être constitués en
analyseur de la démocratie au Brésil, et que, d’autre part, quelle que soit la
spécificité du cas brésilien étudié, ce processus de judiciarisation d’une
relation sociale ordinaire permet d’éclairer le débat actuel sur les métiers de
l’aide à domicile et leur professionnalisation en France. C’est donc la
question du rapport entre emploi domestique et société démocratique qui
constituera le cadre de notre interrogation.
Président de session : Juan
Carlos GARAVAGLIA,
EHESS - Centre de Recherches sur les Mondes Américains (CERMA)
Discutant :
Yvon LE BOT, CNRS – CADIS
Dennis RODGERS, London School of Economics
A l'ombre de la mort. Les bandes
comme stratégie de « survie sociale » au Nicaragua
Cette communication porte sur la dynamique des bandes
de jeunes au Nicaragua lors des dix dernières années. Connus sous le nom de « pandillas »,
ces groupes juvéniles se sont répandus vers la fin des années 80, et sont
largement considérés comme étant parmi les principaux contributeurs à l’état de
violence endémique caractérisant la grande majorité des quartiers pauvres des
villes nicaraguayennes. Sur la base de recherches ethnographiques effectuées
entre 1996 et 2003 avec une bande dans un quartier pauvre de Managua, il est
proposé que contrairement aux idées reçues, le phénomène des bandes constitue
en fait une forme de structuration sociale localisée qui tend vers l’atténuation
des conditions d’insécurité chronique. Les bandes peuvent en tant que telles être
considérées comme étant une stratégie de « survie sociale », face à
des conditions structurelles plus larges caractérisées par un double processus
de désintégration et d’exclusion sociale qui peut être assimilé à une forme de « mort
sociale ». La question qu’une telle analyse soulève est évidemment jusqu’à
quel point les bandes de jeunes au Nicaragua constituent une forme de « survie
sociale » soutenable sur le long terme. Un élément de réponse à cette
question est apporté par le fait que les bandes nicaraguayennes ont
sensiblement évolué lors des dix dernières années, particulièrement au niveau
de leurs pratiques violentes. Non seulement la logique de ces dernières s’est
muée d’une orientation sociale et collective en une motivation plus économique
et individuelle, mais la base même de leur gouvernementalité a aussi complètement
changé, d’une régulation normative à une domination arbitraire. Cette
transformation suggérerait que les bandes représentent une forme de survie « à
l’ombre de la mort » en fin de compte vouée à l’échec.
Smaïn LAACHER, CEMS et Haut Commissariat
aux Réfugiés (HCR)
Juger de
la persécution. État, violence politique et demande d’asile
Le départ contraint de chez soi est imposé par les circonstances. Le plus souvent, par
l’exclusion du pouvoir d’intervenir sur
la production et la distribution des richesses et des places. Mais aussi par l’exclusion
de l’espace public et de la politique traduisant l’inexistence d’une culture pacifique et réglée du conflit
politique ; où l’absence d’une mise en scène politique (c’est-à-dire
autorisant l’existence normale de la figure de l’autre), laisse place à un état
d’exception qui devient la règle ; où le sentiment ordinaire devient la peur
et la haine ethnique négation du politique. Dans ces
conditions, que veut dire la question «Pourquoi êtes vous partis »? Cette
question ne peut solliciter qu’une réponse
consistant en une perpétuelle oscillation entre trois modes d’expression aussi
problématiques les uns que les autres : le silence résigné, l’argument
convenable, ou l’anticipation conforme. Les lieux existent où l’on peut
observer cet ethos de demandeur d’hospitalité. Ce lieu c’est la
Commission des recours pour les réfugiés (CRR). Il vaut la peine de s’arrêter
un instant sur le cadre institutionnel extrêmement contraignant dans lequel se
déroulent les « échanges » ayant pour objet de réexaminer une demande
d’asile. Aussi, c’est du point de vue des catégories de l’entendement de
l’institution qu’il faut partir pour se demander ce qu’elle juge dans la
demande du requérant, et ce à quoi répond ce dernier en l’absence ou non
d’injonctions.
Patricia SAMPAIO SILVA,
EHESS - Centre de Recherches sur le Brésil Contemporain (CRBC) et
CEMS
Violences
et fragilités dans le semi-aride brésilien
Prenant comme point de réflexion les manifestations de violence qui parsèment les rapports sociaux dans une région du semi aride brésilien, de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1930, il s’agira, d’une part, de s’interroger sur la gestion des conflits (voies de fait, assassinats par embuscades, processus de vengeance), d’autre part, de réfléchir sur les expériences limites de délitement du lien social auxquelles sont sans cesse soumis les individus de cette société En effet, dans cette région du semi aride du nordeste brésilien, plus spécifiquement la vallée du Pajeu, particulièrement pauvre et marquée par des cycles irréguliers de sécheresses, la fragilité des conditions de vie, matérielles et symboliques, entraîne des situations de risque de déliquescence des rapports sociaux, ainsi que la nécessité d’une réorientation constante des conduites. Ces modes de recomposition n’en empruntent pas moins diverses voies - depuis des accords interindividuels jusqu’à l’appropriation de l’appareil juridique - tout en étant tributaires des diverses transformations de la société brésilienne. Dès lors, si l’insuffisance ou l’absence des pluies, jamais prévisibles, comporte le danger de délitement des liens sociaux, un changement politique important au niveau régional et/ou national, peut déclencher des processus de vengeance entre parentèles qui se disputent le pouvoir.
Aussi,
les capacités même de survivre, de maintenir les appartenances, d’éviter
l’escalade de la violence, dépendent de l’aptitude ou de l’inaptitude des
acteurs à s’adapter aux différents degrés de changements. Il s’agira ainsi,
d’analyser, à travers une approche historique, de quelle manière les individus
de la société de la vallée du Pajeu ont été contraints non seulement de réinventer
sans cesse leur réalité, mais encore sont parvenus à la rendre coutumière, en ayant
par ailleurs recours à une réélaboration permanente de la mémoire
Subjectivité
et violence : l’exemple kurde
Le
mouvement kurde depuis les années 1950 fut traversé par une succession de régimes
de subjectivité négatifs et positifs. Dans le premier régime négatif de
subjectivité qui vit le jour avec l’échec de la République autonome de Mahabad
en 1946, la génération perdue des combattants kurdes fut amenée à se projeter
dans une double temporalité. La première, celle de la nation, était conçue dans
une perspective éternelle, mais elle fut dissociée de la deuxième, celle de l’élite
nationaliste vieillissante, qui allait fatalement à sa fin. Incapable de réaliser
la finalité du temps de la nation définie comme la construction d’un État
kurde, cette élite s’investit dans une urgence à sa portée : devenir à son tour
un repère dans le temps long de la nation et léguer un patrimoine enrichi de
son propre héritage aux générations futures.
Le deuxième régime de subjectivité sombre fit suite aux espoirs suscités par l’insurrection de Mustafa Barzani en Irak (1961-1975). Celui-ci avait largement mobilisé la jeunesse urbaine et, à travers l’image du peshmerga, placé la résistance kurde au même niveau que celles d’Asie du Sud et d’Afrique. La défaite de cette contestation fut d’autant plus amèrement vécue qu’elle intervint au moment où ces autres luttes armées débouchaient sur la victoire. L’échec de la révolte fut ressenti comme une trahison par les Kurdes et suscita un traumatisme durable. Les répressions du mouvement kurde en Turquie et en Iran renforcèrent le sentiment de désespoir et laissèrent présager un avenir sombre. Dès lors, le régime de subjectivité de cette période se conjugua à une temporalité très courte de jeunes militants, voire à leur sentiment d’urgence. L’impératif n’était plus en effet de se transformer en repère dans une temporalité nationale quasi éternelle, mais de parvenir à constituer la dernière génération de la souffrance, de la servitude ou de l’aliénation. Ce sursaut explique largement le passage simultané des Kurdes d’Irak, d’Iran et de Turquie, à un radicalisme sans précédent. C’est durant cette période que les premières violences autosacrificielles apparurent en Turquie. Enfin, on peut de nouveau évoquer un régime de subjectivité marqué par le désespoir qui suivit l’échec d’une guérilla de quinze ans (1984-1999). Au fil des ans, à une Turquie transformant le kémalisme en religion d’Etat, le PKK répondit par un imaginaire et une structure de pouvoir largement mimétiques. L’incapacité de projeter la symbolique meurtrie des décennies 80 et 90 et le devoir de fidélité aux dizaines de milliers de « martyrs » dans un avenir positif poussèrent nombre de membres et de sympathisants du PKK à choisir la mort. La violence de cette période prit une forme nihiliste avec une série d’attentats suicides et d’immolations par le feu.
Juan Carlos GUERRERO, Institut des Hautes Études d’Amérique
Latine (IHEAL) / EHESS - CEMS
L’invention de formes
d’action collective face aux effets de la violence : le cas des « communautés
de paix » de la région colombienne de l’Uraba
Cette communication décrit et analyse la manière dont
certaines populations de la Colombie, victimes de la violence exercée par les
groupes armés, inventent une forme d’action collective qui vise à anéantir les
effets de la situation de déplacement forcé qu’elles ont subit. Il est question,
bien évidemment, de spécifier l’ensemble des contraintes qui pèsent sur
toute tentative d’action collective mise en place dans un contexte de violence
généralisée comme celui de la région colombienne de l’Uraba, en soulignant
surtout ce que signifie et implique vivre dans un « espace de
l’interindividuel » rempli par la peur. Il s’agit également de caractériser
le type d’action collective inventé par ces populations de personnes déplacées
dans un tel contexte, en mettant en évidence son caractère fragile. D’où la nécessité,
selon les organisations accompagnant les victimes sur place, de faire appel à
une opinion publique internationale qui devrait servir en quelque sorte de
bouclier de l’initiative.
Gilles BATAILLON, Université de
Caen - CEMS
Astros et cruces, pratiques et imaginaires des
premiers guérilleros miskitus.
En
décembre 1981, une petite troupe de guérilleros miskitus attaquait la maigre
garnison de Raiti sur le Wangki, le fleuve frontalier entre le Nicaragua et
le Honduras. Immédiatement perçue par
les autorités sandinistes comme la première phase d’une invasion contre-révolutionnaire
massivement soutenue par les nord-américains, cette première opération
militaire des miskitus devait effectivement marquer le début de la guerre
civile dont la Moskitia nicaraguayenne fut le théâtre de 1982 à 1987 et entraîner
immédiatement des représailles tout à fait drastiques de la part des Forces armées
sandinistes. Si ces premiers combats dit de la Navidad roja marquèrent
incontestablement l’entrée dans un nouveau cycle de guerre civile et furent
interprétés en des termes marqués par les projections de l’histoire cubaine sur
l’histoire nicaraguayenne, les récits qu’en font les acteurs, les mythes qu’ils
mobilisèrent pour entraîner les guérilleros dans l’aventure guerrière, mettent
en scènes des schémas qui plongent dans l’histoire du contact entre les
miskitus et les britanniques tout au long de l’histoire coloniale, comme dans
l’histoire de l’Église morave dont les miskitus devinrent partie prenante à la
fin du XIX° siècle. Partant des récits de vie des membres de ces premières
troupes de guérilleros -Astros et Cruces- on montrera comment les
miskitus s’appuyèrent tout à la fois sur un mythe du cargo comme sur toute une
symbolique chrétienne pour entrer en guerre et justifier leurs combats contre
le nouvel État sandiniste.
VENDREDI 20 OCTOBRE 2006 (Salle 7 - 8)
9h - 13h session 4 :
INSCRIPTIONS SPATIALES du politique
Présidente de session :
Marie-France PRÉVÔT-SCHAPIRA,
Université Paris VIII - Centre de recherche et de documentation sur
l’Amérique latine (IHEAL)
Discutant : Étienne TASSIN,
Université Paris VII - Centre de Sociologie des Pratiques et des Représentations
Politiques (CSPRP)
Silvia SIGAL, CNRS - CEMS
La Place
de Mai
La Place de Mai est sans doute un « lieu de mémoire »
majeur en Argentine. Elle est aussi un rare exemple de coexistence de différentes
significations qui se sont succédé sans s'annihiler ni s’articuler: place de la
Patrie, place péroniste, place des Mères... Cette constatation conduit à
s’interroger plus généralement sur l’origine et la nature des sens (mémoires)
attribués à des lieux publics. Il semble ainsi possible de conclure qu’ils
tirent la totalité de leurs sens d’événements qui y ont eu lieu ; plus précisément,
la Place de Mai « signifie » par rapport à des mouvements collectifs
qui l’ont choisie (mai 1810, 17 octobre 1945, les rondes des Mères) et qui,
bien évidemment, ont été construits ensuite par les commémorations. Ce qui
implique que, à l’exact opposé des emblèmes,
la Place signifie par contiguïté, c’est-à-dire en tant que partie de ce qu’elle
représente.
Deux
conditions paraissent ainsi indispensables à l’émergence des différentes
Places : la condition d’espace ouvert à la circulation triviale
quotidienne, tout d’abord, le voisinage des sièges des autorités, ensuite, la possibilité
d’événements qui, à leur tour, sont à l’origine des mémoires.
Capucine BOIDIN, EHESS - CERMA
Anthropologie des luttes agraires
au Paraguay au tournant du XXIe siècle
Fondée sur une observation participante et des entretiens en
guarani et en espagnol menés en intermittence d’avril 1999 à juillet 2005 dans
deux hameaux de Misiones (Paraguay), cette intervention propose une
socio-anthropologie des nouvelles formes de luttes agraires et de clientélisme
qui se mettent en place depuis la chute du Général Stroessner en 1989. Parallèlement
à ce qui peut se passer dans les barrios urbains (ce sera justement à
comparer, discuter, vérifier), le hameau dit ici compañia rural est un
territoire clé où se redessinent aujourd’hui des relations au politique qui dépassent
les cadres traditionnels (police, partis politiques, organisations paysannes).
On partira d’une ethnographie minutieuse tout en s’inspirant de Crozier, de Certeau
et Mauss.
Malgré
un fort taux structurel de migrations vers Buenos Aires depuis les années 1950,
les hameaux guaranophones du sud du Paraguay vivent une nouvelle forme de
mobilisation collective locale autour de la terre depuis 2001. Dans le contexte
de la crise argentine, de la démocratisation de la politique au Paraguay mais
aussi de la montée en puissance des luttes sociales dans le cône sud, des karai
locaux (leaders en guarani) se font une concurrence accrue pour capter les
votes de leurs vecinos en multipliant les projets d’amélioration de leur
village (électricité, eau courante, obtention de parcelles cultivables supplémentaires
à partir d’occupations de propriétés...) et en offrant des “secours” médicaux
personnalisés.
Une concurrence qui augmente la zone d’incertitude
autour du vote des vecinos et la pression sur les karai qui sont
conduits à se déplacer davantage pour mobiliser leurs réseaux locaux, régionaux
et nationaux. Une relation de clientélisme certes, mais réalisée selon des catégories
sociales quotidiennes qui donnent une liberté non négligeable aux habitants,
leur permettant de développer des attitudes qui vont au delà de la simple
tactique (“bon tour” réalisé au moment opportun sur le territoire de
l’adversaire) tout en restant en deçà de la stratégie (plan préconçu réalisé à
partir d’un territoire propre) selon les sens que leur donne Michel de Certeau
(L’invention du quotidien, Arts de
faire, 1980). Très précisément, les catégories morales de la quotidienneté
qui imprègnent les activités politiques mobilisent trois attitudes
rituelles : le karai donne che rayhu haguã, (pour être
passionnément aimé), celui qui reçoit fait mine de rien, offrant un visage non
pas obséquieux mais indifférent tout en se soumettant à l’obligation de rendre
par son vote ou des services, dont il saura limiter l’ampleur par l’usage du ñembotavy
(littéralement se rendre imbécile ... pour mieux rouler l’autre).
Gilles HOLDER, CNRS - Institut d'Études
Africaines (IEA), Aix-en-Provence
La politique contre le pouvoir. Lieux et pratiques d'une citoyenneté hors normes dans la ville de Djenné (Mali)
Si
les « lieux du politique » sont multiples et de nature hétérogène, au
point écrit-on parfois de se diluer corps et âme dans la « modernité fluide »,
les lieux de ce que Hannah Arendt appelle « la politique » sont en
revanche beaucoup moins aléatoires. De fait, on peut sans doute établir des
rapports de pouvoir de bien des manières et peu importe, finalement, d’où ils
se manifestent, puisque ce qui est en jeu c’est le rapport lui-même, en tant
que relation fondée sur un principe d’inégalité. En revanche, lorsque l’on est
dans la politique, cela nécessite un certain nombre de préalables, et d’abord
un lieu et un temps qui transforment non seulement l’action en pratique
(culture) mais aussi le rapport en relation (éthique). La politique contre
le pouvoir, c’est être quelque part à un moment donné, c’est traduire la
convergence sociale en pratiques d’assemblée, bref, c’est faire cité.
À
partir du cas de la ville de Djenné, au Mali, cadre privilégié et quasi
permanent – pas moins de 2 300 ans nous dit l’archéologie – des rapports
complexes entre la politique et le pouvoir, je tenterai d’illustrer cette
territorialisation particulière du politique, prise comme processus de
construction qui aboutit ni à un lieu de pouvoir ni à un espace d’opinions,
mais à des places publiques au sens concret du terme. On examinera d’abord
l’historicité et le statut de ces places, puis on s’y asseoira pour se demander
alors si elles n’existent que lorsque la parole politique cède à l’action de
parler. Enfin, je m’attacherai à montrer que ces pratiques de place publique
impliquent un ordre politique que j’appelle ici une citoyenneté hors normes,
c’est-à-dire hors de la raison juridique de l’État. Toute la question sera de
savoir qui organise le jeu politique et comment, lorsque l’État ou la Charia
n’y pourvoient pas ou peu.
Françoise LESTAGE, Université de
Lille I - Centre Lillois d’Études et de Recherches Sociologiques
et Économiques (CLERSE)
La médiation en binôme, une forme
de la représentation politique chez les Indiens migrants à la frontière du
Mexique et des Etats-Unis
Qui est légitime pour représenter un mouvement
politique ? Face à quel public un médiateur est-il légitime ? Avec le
mouvement zapatiste au Mexique, on a vu qu’un médiateur non-indien parlait au
nom de groupes politiques s’identifiant majoritairement comme indiens ou
utilisant cette étiquette ; du moins le faisait-il en s’adressant aux
acteurs régionaux, nationaux et internationaux dominants, tels les représentants
de l’Etat mexicain, les journalistes, les intellectuels ou les leaders sociaux
et politiques. Dans d’autres situations, les médiateurs sont des dirigeants « traditionnels »,
investis d’une autorité en fonction de compétences reconnues dans leur groupe
politique et, au-delà, dans leur société d’origine, ou bien des « passeurs
culturels », à l’interface du mouvement et des acteurs sociaux dominants.
Mais il peut aussi arriver que les médiateurs fonctionnent en binôme, chacun
représentant un aspect ou une tendance du groupe. A partir de l’observation
ethnographique d’une réunion publique ayant eu lieu à Tijuana (Mexique) sur le
thème des droits de l’homme et réunissant intellectuels, avocats, représentants
d’ONG et leaders indiens migrants, je m’interrogerai sur cette forme de médiation
en binôme qui fut utilisée au cours de la réunion par des représentants
d’organisations de migrants indiens mexicains résidant aux Etats-Unis. En me
fondant sur un corpus sociologique et anthropologique relatif aux intermédiaires
d’une part et à l'incarnation du pouvoir politique dans des personnages différents
d’autre part, je me propose de montrer comment ceux qui apparaissent comme des
intermédiaires légitimes incarnent les valeurs d’un mouvement tout en
s’adaptant aux valeurs du public auquel ils s’adressent. En effet, les
organisations de migrants entretiennent des rapports avec les acteurs
politiques dominants dans les différents espaces sociaux et spatiaux où sont établis
leurs membres. La médiation en binôme remplit une fonction de lien entre des
couches politiques différenciées.
Denis MERKLEN, Université Paris
VII / EHESS - CEMS
Limites
du politique, frontières sociales. Le quartier populaire en France et en
Argentine
Les
luttes sociales se définissent souvent comme un combat pour la définition des
limites du politique. Alors que l’on observe, partout, un rejet de la
politique, les classes populaires voient paradoxalement leurs formes d’action collective
exclues de ce qui est tenu pour légitime. Naturellement, ces tentatives visent
une disqualification de l’action des autres par une suspicion de « non-démocratique ».
Nous tenterons de donner à voir comment ces luttes sont en même temps autant de
combats pour la délimitation (ou l’effacement) des frontières sociales.
Cette
bataille transfrontalière est observable sur plusieurs registres. Nous en décrirons
trois. On observe, en premier lieu, une territorialisation du politique opérée
par la localisation des formes de participation populaire limitées à des formes
d’action sociale sur le plan local, et au seul acte électoral sur le plan
national. Deuxièmement, on observe une recrudescence du thème classique de la
criminalisation de l’action ou d’une disqualification des formes de
mobilisation populaires ainsi renvoyées en dehors du champ du politique.
L’action est alors qualifiée d’« a-politique ». Enfin, une dernière délimitation
de l’activité politique est dessinée à travers l’orientation des politiques
sociales. La problématique du « risque » permet ici d’identifier un
dernier terrain de lutte pour l’exclusion ou l’inclusion politique. Quels sont
les « risques sociaux » qui devraient relever de la protection
sociale ? Cette question trouve sa définition dans son opposition à une
autre : quels risques fait courir l’individu à la société par effet de son
« imprévoyance » ? La responsabilisation des individus de la
part de l’Etat s’oppose ici aux tentatives populaires pour donner un contenu
collectif à l’action.
Ces
trois registres se trouvent combinés, l’un participant à la définition de
l’autre. Nous essaierons de donner à voir comment ces luttes pour la délimitation
des activités politiques, ce qui rentre dedans ou ce qui est expulsé en dehors
du champ de l’action légitime, sont autant de formes de démarcation des frontières
sociales. Pour ce faire, nous ferons une référence comparée aux luttes « urbaines »
et « sociales » (sont-elles « politiques » ?), récemment
observées en France et en Argentine.
14h 30 -17h 30 session
5 : MÉmoires et histoires
Présidente de session :
Monique de SAINT MARTIN, EHESS - CEMS
Discutant :
Louis QUÉRÉ, CNRS - CEMS
Gonzalo
SÁNCHEZ GOMEZ, Universidad
Nacional de Colombia - Instituto
de Estudios Políticos y Relaciones Internacionales
La mémoire dans un contexte de
guerre chronique (Colombie)
La violencia extrema– ya sea bajo la modalidad de las numerosas
guerras civiles del siglo XIX, bajo la modalidad de la Violencia de mediados
del siglo XX o bajo la de la acción insurgente del momento actual- ha estado
inscrita en Colombia en el horizonte de la participación y del ejercicio
regular de la política más que en el horizonte de proyectos alternativos de
sociedad. En este contexto, las guerras en Colombia no introducen rupturas decisivas; no
resuelven nudos gruesos de la sociedad y por tanto tampoco inauguran “nuevos
tiempos”. La rutinización de la guerra ha conllevado una rutinización de la
memoria que le ha quitado a esta la función sanadora y reparadora que ha tenido
en otras latitudes. Tal rutinización-ritualización de la memoria-olvido se ha
materializado en el uso reiterado y casi incontrolado de las amnistías, que le
ha permitido a Colombia reclamar una autocomplaciente singularidad en el manejo
del conflicto.
Dicha desacralización de la memoria – se pide perdón,
se absuelve y se olvida sin ningún costo- encuentra hoy cada vez más
limitaciones en las prácticas y normas internacionales de la guerra que exigen
de manera canónica “verdad, justicia y reparación”. Este desplazamiento obedece
sin duda a la centralidad que al lado de la “partes contendientes” (únicos
sujetos de las tradicionales teoria y práctica de la guerra ) adquiere hoy la víctima,
el nuevo “sujeto universal”, según Ignatief.
Hasta hoy han discurrido por senderos distintas la
histórica singularidad colombiana y la creciente universalización de la justicia
y la memoria. Puede Colombia seguir escapando a la presiones y constreñimientos
de estas últimas? Qué lecciones dejan al respecto las negociaciones en curso con los
Paramilitares? Estas serán las preguntas
que habrán de guiar mi presentación.
Eugenia
ALLIER MONTAÑO, Instituto de Investigaciones Filosoficas, Universidad
Nacional Autonoma de Mexico (UNAM), Mexico
Les disparus politiques en Uruguay, entre
l’histoire et la mémoire
Jusqu’aux
années 1960, l’Uruguay était considéré comme la « Suisse d’Amérique ».
Cette réputation était due à son économie toujours croissante (au moins
jusqu’aux années 1950), à son niveau socio-culturel élevé et à ses politiques
sociales tendant à une certaine égalité dans la répartition des fruits de la
vie économique. Depuis le début du XXe siècle, l’Uruguay était une République
démocratique, où les partis politiques jouaient un rôle décisif. Ce système
politique était stabilisé sur une base bipartite opposant le Parti National et
le Parti Colorado. À partir de 1971, ce dispositif s’est élargi avec la
participation de la coalition de gauche Frente Amplio.
Au
milieu des années 1960, la guérilla Mouvement de Libération Nationale-Tupamaros
(mln-t) a fait son apparition
dans le champ politique. Selon plusieurs chercheurs, l’irruption de la guérilla,
l’affaiblissement des partis politiques et la participation croissante des
forces armées dans la vie politique ont conduit le pays au putsch du 27 juin
1973 et à la « dictature civique-militaire » (1973-1985). Un des objectifs
prioritaires des putschistes était l’extermination des subversifs. Pour
parvenir à leurs fins, les militaires ont considéré que toutes les méthodes étaient
permises.
En
Amérique latine, ce type de régime politique n’était pas à cette époque une
exclusivité uruguayenne. Des dictatures militaires sévissaient en Argentine
(1976-1983), au Chili (1973-1990), au Paraguay (1954-1989) et au Brésil
(1965-1989) ; les liens entre les dictatures du Cône sud étaient très étroits.
Pourtant, chacune a recouru à des formes spécifiques de répression. En
Argentine, les militaires pensaient que la meilleure façon d’éliminer les subversifs
était de les faire disparaître, de telle sorte que plus de trente mille
personnes ont disparu. Au Chili, c’est surtout l’assassinat direct des
opposants (à travers des vastes opérations d’exécutions de masse) qui a été
privilégié. En Uruguay, le régime a opté pour l’emprisonnement. Néanmoins, la
question de la disparition forcée de personnes a été une forme de répression
utilisée dans tous les pays.
Dans
cet exposé, nous voudrions nous atteler à la question des disparus politiques
en Uruguay, de leur histoire et de la mémoire que leur disparition a engendrée
dans l’espace public du pays. Dans ce sens, le texte sera divisé en quatre
sections : 1) l’histoire des disparitions forcées en Uruguay ; 2) la décision
sur le jugement des militaires et policiers de la dictature, 1985-1990 ; 3) la
rénovation du débat public, 1995-2004 et 4) l’exigence de vérité sur les
disparus.
Véronique GARROS, CNRS - CEMS
Faire face à une impossible
historiographie : le cas du Goulag
Une
précision indispensable : l’acronyme Goulag est entendu ici non sous son
acception médiatique, mais sous un strict aspect historique :
l’institution « fameuse » a été dissoute dans la seconde moitié des
années 1950 ; après, c’est une autre histoire…
L’impossibilité
de témoigner sera abordée ici non pas tant par le biais d’une question souvent
rhétorique (« l’expérience concentrationnaire est-elle
indicible ? »), mais sous la forme d’une hypothèse : cette
impossibilité ne renvoie pas seulement à l’interdiction absolue a priori
du papier et du crayon mais à une absence d’écoute sociale a posteriori.
Dès
lors, quelles stratégies (conscientes et/ou involontaires) de contournement ont
été mises en œuvre pour dire, malgré tout, cette histoire ?
Jean-François VERAN, Université de Lille III -
GRACC
Fuir l’esclavage : mémoire
et devoir de mémoire dans le Brésil contemporain
Dans
un Brésil contemporain qui s’éveille à la réalité de son racisme et de plus en
plus ouvert aux principes du multiculturalisme, la mémoire de l’esclavage est
une question centrale et complexe. Vers la fin des années 1980 et sous la
pression des mouvements militants, elle est d’abord mobilisée par l’Etat dans
une logique essentiellement patrimoniale et à des fins de réconciliation
nationale. Elle se trouve ensuite investie d’enjeux débordant largement son
cadre initial : projetée dans le présent des discriminations et des inégalités,
elle devient centrale dans la redéfinition et la renégociation de l’accès au
politique, à l’État et au marché. De la reconnaissance en 1988 de droits
fonciers pour les descendants des anciennes communautés noires à l’application
transversale aujourd’hui d’un principe d’ « actions affirmatives »
dans les politiques publiques, il s’agira de montrer comment s’établit un
continuum entre la question de la mémoire de l’esclavage et celle des droits de
la population noire.
Michèle LECLERC-OLIVE, CNRS - CEMS
L'expérience des
vaincus : une histoire inachevable ?
« Somos la necia historia que se repite para ya
no repetirse, el mirar atrás para poder caminar hacia adelante ». C’est ainsi que l’Ejercito Zapatista de Liberación
National (EZLN) formule son rapport au passé, à son passé, à une expérience
passée dont il convient de se libérer, pour aller de l’avant. Mais un passé qui
insiste, inachevé, qui exige aussi fidélité, en ce que l’expérience, en son
temps, fut souffrance et émotion.
À
partir de la conception du temps, qui sous-tend l’action politique de l’EZLN,
et de diverses formes d’actions politiques en Afrique sahélienne, à l’initiative
d’acteurs se réclamant de la tradition, et faisant fond sur de nombreuses enquêtes
relatives aux événements biographiques, je proposerai une réflexion sur la
colonisation comme catastrophe biographique. La mémoire des vaincus, parce
qu’elle est faite de souffrances non apaisées dont héritent les générations
suivantes, est nourrie d’attentes de justice déçues et de promesses non tenues.
Néanmoins, comme le souligne P. Ricoe¦ur, l'événement, en tant que paroxysme
d’expérience, ou la dette, peut être un fardeau mais aussi, possiblement,
une ressource. « L’inaccompli du passé peut à son tour nourrir de contenus
riches des expectations capables de relancer la conscience historique vers le
futur». Cette enquête permettra ensuite d’engager une comparaison entre, d’une
part, la problématique meadienne de l’événement et du passé - un événement
majeur inaugure un nouveau passé - et, d’autre part, la philosophie de
l’histoire de Walter Benjamin - la tradition comme injonction.
17h 30
CONCLUSIONS
DU COLLOQUE - TABLE RONDE
Elisabeth CLAVERIE, CNRS - GSPM ;
Alain COTTEREAU,
CNRS - EHESS - CEMS ; Daniel PÉCAUT, EHESS - CEMS ;
Gonzalo SÁNCHEZ GOMEZ, Universidad
Nacional de Colombia ; Silvia SIGAL,
CNRS - CEMS.
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Colloque organisé par le Centre d’Etude des
Mouvements Sociaux - Institut Marcel Mauss, l’École des Hautes Etudes en
Sciences Sociales (EHESS), le Centre National de la Recherche Scientifique
(CNRS), la Fondation Maison des Sciences de l’Homme (FMSH).
Avec le soutien de la Région Ile-de-France.
Avec la collaboration de l’Institut des
Hautes Etudes d’Amérique Latine (IHEAL - Paris III), le Centre de Sociologie
des Pratiques et des Représentations Politiques (CSPRP - Paris VII), le
Groupement d’Intérêt Scientifique pour l’Étude de la Mondialisation et du Développement
(GEMDEV).
Avec l’aimable concours de l’Ambassade de
France à Bogota et de l’Ambassade de France à Lima.
Contacts : Christine Colpin — tél. +33 (0)1 49 54 24
59 - colpin@ehess.fr
Denis Merklen — tél. : +33 (0)1
49 54 25 59 - merklen@ehess.fr
Droits
d’inscription : 5€
Etudiants : 2€