Notre nouvelle Présidente Dan Ferrand-Bechmann m'a proposé de joindre une "Lettre du Président sortant" à la sienne. Je l'en remercie.

 

            La construction de l'Association Française de Sociologie - une réussite, comme chacun peut en juger - a été une œuvre collective. Il y a cinq ans encore, après cinquante années de croissance ininterrompue de la sociologie comme discipline universitaire dans tous les pays occidentaux, chacun de ces pays comptait une Association de sociologie déjà bien organisée; sauf la France, qui en était restée à l'étape de la société savante (la défunte Société Française de Sociologie). C'est à l'automne 2001 que la création d'une Association, beaucoup plus ouverte et gérée démocratiquement, a commencé à être envisagée lors de réunions publiques à l'IRESCO. Un petit groupe a préparé de nouveaux Statuts; une Assemblée Générale a été  convoquée pour le 22 mars 2002; plus de deux cents collègues, les premiers membres de cette Association, y ont participé. L'A.G. était présidée par Philippe Cibois, dont les talents d'organisateur associatif s'étaient révélés à l'ASES. Elle a approuvé les Statuts, élu vingt membres au Comité Exécutif (sur une trentaine de candidats), puis parmi eux un Président: j'étais, à vrai dire, le seul candidat à ce poste. J'ai exposé - avant d'être élu, bien entendu - le projet que j'avais en tête: reprendre le modèle d'autres Associations de sociologie, et en particulier celui de l'Association internationale (AIS/ISA) que je connaissais bien, c'est-à-dire inviter le milieu à former des Réseaux thématiques, puis organiser un premier Congrès selon le format des Congrès de l'AIS: (semi)-plénières les matinées, sessions des Réseaux les après-midis.

 

Tout était à faire; nous nous sommes mis au travail dans la bonne humeur, avec l'énergie propre aux commencements. Nous n'étions pas spécialement jeunes, loin de là, mais plusieurs d'entre nous appartenaient à la "génération historique" de 68, et il en restait quelque chose. J'ai tenu à associer l'ensemble des membres du Comité Exécutif (le CE) à toutes les décisions de quelque importance; je ne crois pas avoir jamais organisé, en deux ans, une seule "réunion du bureau". La communication électronique donne les moyens techniques d'un fonctionnement transparent et démocratique, pour peu qu'on en ait la volonté politique: Philippe Cibois en tant que secrétaire général faisait circuler les informations. Bruno Péquignot s'est occupé de la création des Réseaux de façon très libérale; et Catherine Dechamp-Leroux, de la préparation du 1er Congrès qui s'est d'ailleurs tenu dans son Université, à Paris13 campus de Villetaneuse. Mais chacun des autres membres du CE - je ne peux les citer tous - a participé aux débats précédant les décisions, et à leur mise en œuvre. Le CNRS nous avait offert un poste de secrétaire à mi-temps, qu'il a supprimé depuis; dans les mois qui ont précédé et suivi le 1er Congrès le travail de Michèle Vinauger y a été précieux.

 

A l'approche du 1er Congrès (février 2004) je pensais que si nous avions 450 participants ce serait déjà très bien. Mais dans les dernières semaines leur nombre est monté au-delà de mille, confirmant une prédiction de Bruno Péquignot qui m'avait paru beaucoup trop optimiste. Et le 2me Congrès qui vient de s'achever (Bordeaux; plus de 1300 participants) confirme, s'il le fallait, l'utilité de notre Association à la fois pour chacun de nous et pour l'ensemble de notre communauté professionnelle. 

 

Je voudrais revenir ici sur les raisons de ce succès. Ce sont les jeunes sociologues, et en particulier les doctorant(e)s, qui font le succès de notre Association. A la suite du Congrès de Bordeaux je crois pouvoir avancer que nous sommes aujourd'hui l'une des Associations de sociologie les plus jeunes du monde. Les doctorant(e)s ont été les premiers à comprendre l'intérêt qu'il y avait pour eux à participer activement aux Réseaux et aux Congrès de l'AFS; mais aussi, et c'est ce dont je suis le plus fier, ils semblent s'y sentir véritablement chez eux.

 

Cela n'allait pas de soi. J'ai connu de l'intérieur en tant que jeune chercheur trois autres associations de sociologie: l'AIS, l'AISLF (francophone et internationale), et l'Association Européenne de sociologie. La hiérarchie des âges y était, y est toujours perceptible, et elle y est considérée comme allant de soi car s'expliquant par l'expérience et les savoirs accumulés. Or c'est un esprit tout différent qu'avec quelques autres nous avons voulu faire passer dans l'AFS dès sa création. Non pas d'ailleurs un renversement de la hiérarchie, un "jeunisme" sans fondements; mais simplement une ouverture à tous ceux et celles qui pensent avoir quelque chose à dire sur les dynamiques à l'œuvre dans les profondeurs de notre société.

 

Ouvrir l'Association aux doctorants ne s'est pas fait sans quelques grincements de dents au moment de la rédaction des Statuts; l'argument était: "ils ne sont pas encore pleinement sociologues". Mais l'esprit d'ouverture l'a emporté; et il se confirme que, si les doctorant(e)s ont encore beaucoup à apprendre - mais ils apprennent vite - de plus en plus nombreux sont les jeunes docteurs qui, grâce à l'élévation générale du niveau de formation et à l'amélioration des moyens matériels mis à leur disposition, se font déjà remarquer dans leur champ. L'âge en soi n'y est bien entendu pour rien; c'est pour l'essentiel un effet de génération.

 

Certes l'emploi stable ne suit pas; pour trois cents et quelques doctorats en sociologie soutenus chaque année il n'y a guère qu'une trentaine ou une quarantaine de postes ouverts aux concours de Maître de Conférences ou de chercheur au CNRS en sociologie. Nous avons soutenu le mouvement Sauvons la Recherche, dans lequel de jeunes sociologues ont été très actifs; et nous avons protesté contre le fait que le CNRS ne rende à la sociologie qu'un tiers des postes de chercheur qui sont libérés par le passage à la retraite de leur titulaire. Mais il m'est difficile d'imaginer que l'Education Nationale consente un jour à donner un de ses postes à chaque jeune docteur sortant du système tant qu'elle n'en limitera pas le nombre à l'entrée. La contradiction est structurelle.

 

L'AFS semble a priori impuissante face à ce décalage éclatant, dont la source se situe à un tout autre niveau de décision que le sien. Que peut-elle faire à son niveau? Beaucoup de choses, selon moi; à commencer par un profond changement d'attitude. La défunte société savante tenait résolument à l'écart les sociologues praticiens (ou "professionnels"); elle ne les considérait pas comme de "vrais" sociologues. Or l'expérience et les connaissances que l'on peut acquérir, à la sortie de l'Université, dans des emplois relevant de divers secteurs de la société n'est-elle pas en elle-même formatrice? Si telle doit être la destinée, provisoire ou définitive, de 85 % des docteurs en sociologie et de 100 % des titulaires de Masters professionnels, non pas par manque de talent mais parce que l'offre d'emplois universitaires est ce qu'elle est, les enseignants qui les ont formés ne devraient-ils pas réviser leur conception trop étroitement académique de ce qu'est un bon sociologue ? La difficulté à revenir dans le système universitaire après quelques années passées hors les murs de l'Université serait moindre si les commissions de spécialistes incluaient l'expérience professionnelle non universitaire dans leurs critères d'évaluation. Et ceux qui font carrière comme sociologue "praticien" ont tous beaucoup à dire sur leurs contextes de travail, sur les milieux qu'ils côtoient et leurs logiques spécifiques, et sur les multiples façons dont ils exercent le métier de sociologue.

 

Lors de mon second mandat de président de l'AFS j'ai tenté de développer les contacts avec des sociologues non-universitaires. La tâche s'est avérée beaucoup plus difficile que prévue (mais l'Association Portugaise de sociologie y a pleinement réussi, donc la chose est possible).  Ces derniers mois cependant nous avons fait quelques progrès, comme l'a montré entre autres le succès des réunions organisées par Abou N'Diaye et Laurence Granchamp Florentino au Congrès de Bordeaux. La nouvelle présidente de l'AFS, qui a toujours porté beaucoup d'attention à la professionnalisation de ses étudiants, attache je crois beaucoup d'importance au développement de cette action.

 

Quelques mots encore sur l'utilité de s'ouvrir à l'international. La sociologie française a vécu bien trop longtemps en autarcie, comme un village enclavé dont les paysans et artisans se satisfont d'échanger entre eux et de consommer ce qu'ils produisent localement. Quelques-uns étaient allés voir dans les vallées voisines: ils avaient constaté qu'on n'y parlait guère notre dialecte, alors...

 

Alors, apprenons les langues, à commencer par cet anglais simplifié qui est la langue de communication internationale contemporaine! Quiconque fera cet investissement en sera, j'en témoigne, très largement récompensé. Car les logiques sociales sous-jacentes aux relations entre collègues au sein du milieu international sont très différentes des logiques qui prévalent au sein des systèmes nationaux. Au sein de ceux-ci ce sont des logiques de rivalité, de concurrence, engendrant des attitudes de méfiance voire d'hostilité réciproque: car l'on concourt pour les mêmes enjeux. Mais dès que l'on sort des frontières chaque rencontre est un enrichissement; on y communique volontiers, librement, on s'y échange les idées sans crainte d'être pillé: celui ou celle qui vous en emprunte une ne craindra pas de citer sa source étrangère, car cela ne diminuera en rien son mérite, bien au contraire. Donc d'un côté la concurrence, de l'autre la coopération: à vous de choisir.

 

Et les processus sont cumulatifs. J'avais appris de moi-même un peu de russe avec la méthode Assimil au cours de journées oisives du service militaire; cela a suffi pour que, dès mon entrée au CNRS, je sois envoyé faire la tournée des principaux sociologues russes. Trente ans plus tard,  quand je vois un jeune collègue potasser sérieusement les idéogrammes chinois je devine déjà que dans quelques années, les Instituts de sociologie de toute la Chine se le disputeront. Ces exemples sont certes caricaturaux; mais transposez-les à une échelle plus modeste et scientifiquement beaucoup plus significative, celle du champ spécifique de la sociologie dans lequel vous travaillez et cherchez à être reconnu(e): son milieu international est celui, très ouvert, qui se développe autour des Comités de recherche correspondants de l'AIS et de l'Association Européenne de Sociologie. Or on vous y attend sans le savoir (les Français y sont très peu nombreux). Faites l'effort de réviser votre anglais et entrez-y de plain pied, vous ne le regretterez pas; il est vraisemblable qu'après quelques années de fréquentation, si ce que vous avez à dire a retenu l'attention, un collègue d'un autre pays vous demandera de prendre le rôle de partenaire français dans un projet européen; un autre vous proposera une invitation à donner des cours; un troisième, de participer à une école d'été...

 

Bien entendu l'Association Internationale des Sociologues de Langue Française (l'AISLF) que préside actuellement l'une de nos collègues, Monique Hirschhorn, vous offre déjà ses réseaux; vous y rencontrerez des sociologues québécois, suisses, belges, et nombre de collègues d'autres pays. J'ai également pris la décision, en tant que Président de l'AFS, de répondre très favorablement à l'initiative de l'Association Portugaise de Sociologie de créer, avec l'Association Italienne et la Federacion espagnole, un Réseau des Associations de sociologie de l'Europe du Sud (RESU). Les affinités culturelles sont évidentes. De plus les sociologues de ces pays ont parfois fait leurs études en France et connaissent bien la sociologie française (ce n'est malheureusement pas réciproque) tout en ayant assimilé également les sociologies britannique et américaine. J'espère que nous allons trouver le moyen de densifier nos échanges, en plusieurs langues; toutefois cela ne réussira que si la greffe redescend aux niveaux des réseaux thématiques, des échanges inter-universitaires, des équipes et des individus.

 

Mais l'espace qui offre actuellement le plus d'occasions d'établir des relations de travail continues par-delà les frontières, c'est l'espace européen, en raison des nombreux financements existants. L'Association Européenne de sociologie tiendra son Congrès en septembre 2007 à Glasgow; renseignez-vous sur ses Réseaux Thématiques. L'AES/ESA est certes totalement anglophone, de fait sinon de droit; et j'ai noté qu'on ne compte aucun Français parmi la quarantaine de responsables de ses Réseaux Thématiques. Mais la raison en est que nous, sociologues français ou travaillant en France, n'avons jusqu'ici que très peu investi ces Réseaux et les Congrès de cette Association. On y déplore vivement la rareté des sociologues et des problématiques provenant de pays latins. La présidente actuelle, Giovanna Procacci, est une Italienne francophone qui a travaillé avec Robert Castel; le secrétaire général en est notre collègue Louis Chauvel, et le secrétariat de l'AES/ESA est à l'IRESCO. Entrez dans l'Association européenne de sociologie, vous y serez les bienvenus!

 

L'Association Française de Sociologie ne peut pas tout faire; chacun doit s'y mettre à son propre niveau afin qu'elle puisse poursuive son développement. Les risques qui guettent toute association, l'élitisme, la reproduction mécanique de situations acquises, la routine, le sectarisme, les conflits internes, seront toujours présents; ils sont parfois difficiles à  combattre. Mais j'ai bon espoir que le nouveau Comité Exécutif saura préserver l'ouverture d'esprit, l'engagement associatif et le caractère démocratique de nos pratiques. C'est à ces conditions que les risques sus-mentionnés seront évités, et que les recherches et les analyses les plus innovantes pourront se faire connaître: n'est-ce pas là, finalement, le plus important?

 

Daniel Bertaux