Avant de réagir sur le texte provisoire de la charte, je voudrais poser la question suivante : la consultation collective (censée se terminer le 31 mars) est-elle suffisante ? 7 messages sur le site de l’AFS pour l’instant, 3 sur Agora (grâce auquel les sociologues non membres de l’afs, ou provisoirement non membres de l’afs, peuvent intervenir) : je ne pense pas que cela signale un désintérêt sur ces questions, mais peut-être le fait que la période est particulière et que la forte mobilisation occupe le temps et les esprits de ceux qui (précisément parce qu’ils ont à coeur le présent et l’avenir de la discipline) pourraient sinon intervenir. Je n’ai en tout cas pas l’impression qu’on puisse en l’occurrence parler d’un « débat collectif » sur cette charte, ce qui m’amène à remettre en question la pertinence d’un vote le 16 avril. Je suis bien consciente que le travail mené sur la charte au sein de l’afs est bien plus ancien, et ce n’est évidemment pas celui-ci qui est en cause, mais je pense que ces questions méritent un véritable débat collectif qui pour l’instant n’a pas trouvé, à mon avis, les conditions de sa réalisation.
A moins bien sûr que cela ne signifie que ceux qui ont lu le texte provisoire de la charte étaient d’accord avec toutes ses propositions et formulations et n’ont pas jugé utile d’intervenir. Malgré l’intérêt du texte, et ma reconnaissance pour le travail effectué (je trouve notamment très pertinente et utile la volonté de couvrir les différentes facettes du métier de sociologue), ce n’est pas mon cas. Mes remarques concernent principalement les aspects méthodologiques et scientifiques abordés par la charte :
- La définition de la sociologie par son utilité sociale me paraît restrictive, dangereuse, et au minimum peu consensuelle (à noter qu’il ne s’agit pas en l’état, dans la charte, d'indiquer une finalité parmi d’autres de la sociologie, mais bien de définir ce qu’est, dans l’absolu, la « recherche sociologique »).
- Je suis en désaccord avec plusieurs formulations du point 4 concernant les « participants à la recherche », voire avec l’esprit dans lequel il est rédigé :
Le fait de nommer « participants à la recherche » les personnes sur lesquelles porte la recherche, les enquêtés, les individus à propos desquels des données sont récoltées, ou encore les interviewés, engage une vision épistémologique particulière, à nouveau non-consensuelle, du rapport des sociologues au terrain ou aux matériaux. Parler de ces personnes comme des « participants » peut être la décision scientifique de tel ou tel sociologue, mais je ne crois pas pour ma part que cela puisse définir une pratique commune à tous les membres de l’AFS. Pour le dire de façon un peu rapide, je ne suis en outre pas sûre qu'on fasse preuve d'un respect plus grand à l’égard des enquêtés en leur décernant l’étiquette de « participants » à la recherche, qu'en s'efforçant de satisfaire aux exigences de vérité et de rigueur descriptives et d’attention aux effets de l’enquête (ces dernières étant présentes de manière très pertinente à mon avis dans la charte).
De plus, il me semble que cette section aboutit à une hiérarchie implicite des méthodes : ces paragraphes semblent avant tout destinés aux praticiens des méthodes qualitatives, comme si ces dernières posaient « naturellement » davantage de « problèmes éthiques » que les méthodes quantitatives (ce qui, en ces temps de « fichage », reste à prouver !).
Ils énoncent de plus des règles éthiques qui peuvent apparaître comme particulièrement contraignantes ou peu ajustées à certains types d’enquête. La charte mentionne ainsi des exigences d’information (jusqu’au financement de la recherche, aux responsables, et à l’anticipation explicite des résultats et de leur lieu de diffusion) et de négociation d’accords explicites et répétés des enquêtés, qui sont possibles dans certaines enquêtes et dans certains mondes sociaux, mais impossibles ou sans pertinence sociale dans d’autres. La charte va même jusqu’à restreindre ex ante, et indépendamment des exigences scientifiques, l’usage de certaines pratiques scientifiques au nom d’une hiérarchie éthique des méthodes, par exemple en préconisant de ne recourir à l’observation à couvert que « si les autres méthodes de recherches ne permettent pas d’obtenir des informations essentielles pour la recherche » : quid des cas où l’observation à couvert est choisie « pour elle même » parce qu’on pense qu’elle a un intérêt scientifique réel ? De manière moins dramatique, quid des cas d’observation d’espace ouverts, collectifs, ou encore d’espace où la présentation de soi comme observateur n’aurait pas de « sens » social (par exemple pour l'ethnographie d’un café ou d’un cours en amphithéâtre) ? Plus généralement, l’esprit du point 4 (une hiérarchie implicite des méthodes, qui concentre les questions éthiques sur les méthodes qualitatives, pour ensuite hiérarchiser implicitement les bonnes et les mauvaises méthodes qualitatives du point de vue éthique) me paraît problématique.
La prise en compte des « droits » des enquêtés, et le souci de les protéger des effets de l’enquête ou de pratiques moralement voire politiquement discutables me semblent tout à fait importants. Mais il me semble que les sociologues eux aussi ont des droits, conférés par la dimension scientifique de leur travail.
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