Aux frontières du champ littéraire. Sociologie des écrivains amateurs

par

Claude F. Poliak

 

Aux éditions Economica, collection "Etudes sociologiques".

49, rue Héricart, 75015 Paris

 

A partir d’une enquête sur les participants à un concours amateurs de nouvelles, Claude Poliak rend compte des pratiques et des attentes de ceux que, par commodité, on désigne souvent par « écrivains amateurs ». En retenant cette appellation, il ne s’agit pas d’entériner la coupure entre amateurs et professionnels comme si elle allait de soi, ou de tracer une frontière entre deux univers qui seraient irréductibles l’un à l’autre. Bien au contraire : il s’agit de prendre au sérieux les aspirations exprimées, les pratiques mises en œuvre, les stratégies déployées par ceux qui s’adonnent à l’écriture dans l’espoir d’être un jour publiés.

Chacun à leur manière, ils expriment un « rêve » – en l’occurrence celui d’être écrivain –, dont le réalisme ou l’irréalisme est à rapporter à leurs chances objectives de le réaliser. Si certain(e)s, qui évaluent mal leur capital culturel, ne voient dans leurs échecs qu’un effet de l’arbitraire et de l’injustice qui les frappent en refusant de les reconnaître comme écrivains, la plupart « jouent à être écrivains » en sachant qu’ils jouent. Ils jouent, sans se prendre au sérieux, lorsqu’ils envoient, sans illusion, des manuscrits chez des éditeurs reconnus du champ littéraire. Ils jouent, sérieusement, en y croyant, lorsqu’ils cherchent une forme de consécration « à leur mesure » en se mesurant à des alter ego. L’exercice de la littérature en amateur est un jeu social comme un autre doté d’enjeux et supposant une croyance.

Les chances d’accès des profanes au champ littéraire (ou aux divers champs artistiques) sont infimes, mais avec le développement des politiques culturelles, des « simili champs littéraires » ont ainsi pu se constituer et satisfaire les besoins de reconnaissance des amateurs dans un espace « fait pour eux », qui les « appellent » et qu’ils contribuent, pour certains, à construire et à perpétuer. Ces simili champs présente plus d’une homologie avec le champ littéraire, avec ses producteurs « commerciaux » qui ont ou visent un large public et ses producteurs qui n’écrivent que pour leurs pairs. Comme les écrivains « vrais », les prétendants au titre d’écrivains s’orientent dans cet espace et « adaptent » leur production en fonction de la perception qu’ils ont de leur champ des possibles.

 

Claude F. Poliak est sociologue, chercheur au CNRS. Elle est membre du Centre de sociologie européenne  (CNRS/EHESS) et travaille depuis de nombreuses années sur « les rapports profanes à la culture » : autodidaxie, sociologie de la lecture, sociologie de l’écriture. Outre de nombreux articles, elle a notamment publié La vocation d’autodidacte  (L’Harmattan, 1992), Histoires de lecteurs, avec G. Mauger et B. Pudal (Nathan, 1999).