Mardi 6 mars 2007

 

Dix intellos qui n’en ont pas…

Faut-il être un homme pour être un intellectuel ?

 

 

Il faut beaucoup d’imagination, à ce stade de la campagne électorale, pour se dire qu’en France les intellectuels ne sont pas tous des hommes, et que, parmi les sociologues, philosophes, historiens, juristes, économistes, etc., aujourd’hui au travail, se trouvent aussi… des femmes. De couvertures du Nouvel Observateur en cartographies des conseillers supposés des candidats publiés dans la presse quotidienne, de plateaux de télévision en tribune radiophoniques, le paysage hexagonal de la pensée semble s’être brusquement rétréci à la moitié de lui-même, dans l’indifférence générale. Qu’ils veuillent « changer la gauche » ou qu’ils soient « tentés » par la droite, qu’ils soient des habitués des médias ou de leurs laboratoires de recherche, les « intellectuels français » ne se déclinent qu’au masculin. Cette évacuation quasi complète de toute figure féminine révèle l’identification de la fonction intellectuelle à l’élite masculine blanche. Et quand les intellectuelles sont sollicitées, c’est surtout comme expertes de leur identité de genre, de la même façon que les intellectuels noirs ne sont consultés que pour parler de discrimination, d’esclavage et de colonisation.

Parce qu’au sein de la revue Mouvements nous ne pensons pas qu’il faut « en avoir » pour mériter l’attention et se voir reconnaître une légitimité à intervenir publiquement, nous avons demandé à dix chercheuses et artistes quels étaient les thèmes de fond à leurs yeux essentiels à un débat sérieux sur les perspectives politiques, économiques, sociales, culturelles et intellectuelles de la société française, et pourtant absentes, tout comme elles, de la campagne électorale.

Elles ont répondu à notre invitation par des contributions aussi diverses que leurs parcours. À l’occasion de la journée internationale des femmes, en ce 8 mars 2007, nous les rendons publiques : décoloniser les imaginaires culturels et politiques, politiser la notion de soins, repenser l’intermittence contre la société du risque, refonder l’Europe comme alternative au repli identitaire, s’ouvrir aux Suds, créer un tribunal pénal international sur le travail, passer en matière de droits et de justice des constats aux actes, redéfinir les contours d’une démocratie performative et émancipatrice, en finir avec l’intellectuel néo-con et potiche.

Liste incomplète – car loin de faire le tour de tous les oublis béants du débat actuel- mais ambitieuse, qui rend saillantes les contradictions internes des discours et représentations invoquées par les candidats à la présidentielle, ainsi que les simplifications destructrices de sens véhiculés par les médias dominants. Toutes partagent une commune inquiétude face à la binarisation excessive du discours politique et du débat d’idées : la France contre les pays du sud, l’Europe contre la Turquie, la répression contre la prévention, le travail contre l’emploi, le compassionnel contre le sécuritaire, etc.

Les intellectuelles sollicitées par Mouvements ne s’expriment pas ici au nom d’un supposé « éternel féminin ». Mais en tant que femmes, elles font l’expérience d’une même mise à l’écart que rien ne semble devoir perturber. En définitive, ce qui compte ce n’est pas qui elles sont mais ce qu’elles font – travailler sur le terrain de leurs recherches respectives- et ce qu’elles en disent.

 

Sommaire :

 

-          Sandra Laugier, Un mariage et trois enterrements : Cette campagne présidentielle est un enterrement du féminisme sous la forme radicale et revendicatrice qui a toujours été sa source vivante.

 

-          Frédérique Matonti, Une campagne d’idées sans auteurs : l’absence de contrepoids aux intellectuels médiatiques n’a jamais été aussi criant.

 

-          Nilufer Gole, Avec le repli identitaire vient la crispation autoritaire : en omettant de parler de l’Europe, les candidats à la présidentielle deviennent néo-conservateurs.

 

-          Pascale Molinier, Le défaut de souci des autres, point aveugle de la campagne : La montée des logiques gestionnaires dans le sanitaire et le social va de pair avec l’expansion du discours compassionnel : de moins en moins de solidarité, de plus en plus de suspicion et de contrôle.

 

-          Bams, Se sentir attaquée par la société française en tant que noire : Il n’y aura pas de vivre ensemble sans décolonisation des imaginaires, pas d’imaginaire décolonisé sans ouverture à la diversité artistique et à la singularité d’expression.

 

-          Annie Thébaud-Mony, Comme si la mort au travail était acceptable : Les candidats à la présidentielle veulent redorer la « valeur travail » sans jamais faire le lien avec la santé publique.

 

-          Rada Ivekovic, C’est par les autres que la France doit s’intéresser à elle-même : La France doit se décentrer d’elle-même et repenser ses frontières en s’ouvrant aux Suds.

 

-          Liora Israel, Dire le droit, pour quels droits ? : Trop visible sans être bien connue, exposée politiquement et médiatiquement tout en étant peu ou mal réformée, l’institution judiciaire reste trop peu présente dans le débat politique.

 

-          Antonella Corsani, Défendre le régime de l’intermittence… pour tous : Confondant « travail » et « emploi », aucun candidat ne semble voir la disparition du modèle qui garantissait la continuité du revenu dans l’emploi discontinu.

 

-          Marie-Hélène Bourcier, La démocratie performative de… mes couilles en plastoc : échec de la promesse de démocratie participative de Ségolène Royal : elle aurait pu être performative, elle n’est que normative

 

Le 8 mars, retrouvez toutes ces contributions en ligne sur le nouveau site de la revue Mouvements : http://www.mouvements.info

 

Pour tout renseignement :

Jade Lindgaard : 06 60 12 98 30 et Florence Brisset : 06 32 95 51 96