Science
et Démocratie: Savoirs distribués et Pouvoirs
le 7 novembre 2006 de 9h à 18h à l'IRESCO
59-61, rue
Pouchet, Paris 17ème
Direction
scientifique : Christophe Bonneuil, Dominique
Pestre, Sezin Topçu
Contact
: Sezin Topçu (sezin.topcu@damesme.cnrs.fr)
Programme
de formation-recherche du CIERA
Organisé par le laboratoire « Cultures et Sociétés
Urbaines » (CSU), l’Institut de Sciences sociales et
La question des relations
entre les sciences et les produits techno-industriels d’une part, la démocratie
de l’autre, est souvent étudiée à partir de l’organisation de l’expertise (à
visée décisionnelle) et des formes participatives de tous types (du ‘forum citoyen’
à la participation des usagers ou des patients à la définition des études ou
des normes). On s’intéresse alors à la
délibération, aux formes d’organisation des débats et des processus
experts, aux savoirs mobilisés dans les expériences participatives,
à la mise en discussion des connaissances dans les espaces publiques, à
l’existence de “savoirs citoyens” à intégrer dans la prise de décision, aux
reconfigurations des programmes de recherche qui en découlent, etc. Lors de
cette journée d’étude, nous aimerions déplacer notre regard vers trois autres
types d’objets. Non qu’ils soient absents des questionnements précédents mais
parce que ces ‘nouveaux objets d’investigation’ ouvrent à d’autres aspects de
la vie des savoirs dans les sociétés démocratiques, à d’autres questions
méritant étude. Il s’agit de :
(1) La
question de la distribution et de la variété des savoirs dans l’espace social,
de la distribution de leurs lieux de production –
bien au-delà, donc, des lieux de la science officielle, des laboratoires
universitaires ou industriels, des laboratoires ‘nationaux’ ou de
standardisation. Historiquement comme aujourd’hui, ces espaces autres de production
de connaissances sont infiniment nombreux, infiniment divers dans leurs formes,
dans leurs objets, dans leurs porteurs – et ils ont toujours été décisifs,
malgré toutes les dénégations, dans la vie de nos sociétés les plus
industrialisées. Leur existence, leur pertinence, leur rôle sont
systématiquement ignorés des milieux savants officiels (qui tendent à ne pas
les considérer comme des savoirs à part entière, et donc à ne pas les ‘voir’)
ou consciencieusement effacés lorsque réappropriés (la légitimité
‘scientifique’ qui leur est alors donnée vaut création ex nihilo et aucune dette n’est due !). La question de la légitimité de ces
savoirs – plus précisément du déni de légitimité à leur endroit – est donc
cruciale et elle revient à poser directement la question de la place des
savoirs dans le jeu des pouvoirs en démocratie.
Ces
productions de savoir sont de tous types. Elles sont souvent plus
collectives, plus articulées
sur des réseaux, sur la mobilisation délibérée du grand nombre et elles peuvent
restées moins formalisées, plus gagées sur le plaisir et l’enthousiasme, moins
susceptibles d’appropriation
radicale. Il peut aussi s’agir de types de savoirs très divers. De savoirs
n’ayant rien à envier aux meilleurs savoirs scientifiques : par exemple de
savoirs épidémiologiques (sur les maladies rares); de savoirs et savoir-faire
techniques de première importance (en radio dans les années 1930, dans les
logiciels aujourd’hui) ; ou encore de savoirs qui tiennent leur puissance du
fait d’aborder des questions que les sciences réductionnistes et centralisées
ne peuvent que voir mal : la variété écologique, biologique ou
humaine ; la complexité des interactions locales ; l’identification
de nouveaux risques par les ‘victimes’, des menaces pesant sur les personnes,
les biens ou l’environnement ; il peut encore s’agir de savoirs et savoir-faire
perpétués en dépit de leur essais de marginalisation par les modernisateurs de
tous types – et enfin de savoirs plus diffus, plus qualitatifs, plus
personnels, de savoirs apparemment sans valeur marchande directe (sur la
qualité ou la beauté d’un vin ou d’un objet, l’importance d’un plant ou le
caractère unique d’un tour de main) mais qui peuvent devenir centraux pour le
commerce ou l’industrie (qui les exploite alors de façon systématique même si
non officielle). Ces manières de faire et cette variété sont constitutives des
sociétés modernes et existent de longue date. Ce qu’il serait intéressant
d’étudier, toutefois, sont les formes nouvelles – if any – apparues dans
les dernières années.
(2) L’autre question que nous souhaiterions
aborder durant cet atelier est celle des modes de régulation des
savoirs et des produits, notamment des produits techno-industriels. Cette notion de régulation recouvre divers
aspects. Il peut s’agir des grandes formes que les sociétés démocratiques se
sont historiquement données pour régler les conflits qui ne peuvent pas ne pas
émerger autour de la propriété des savoirs et des conséquences sociales
(sanitaires par exemple) des produits neufs (‘innovants’) arrivant sur des
marchés. Ces derniers peuvent par exemple devoir être soumis à autorisation
(par des administrations, des comités d’experts, des agences), à contrôle (via
des inspecteurs, des compagnies d’assurance, des mobilisations populaires ou de
riverains qui les rejettent), à attaque en justice, etc. Ces différentes
‘formes de régulation’ sont des définitions du bien commun et elles opèrent via
des ‘unités de mesure’, des critères et des normes sur ce qui est pertinent et
juste (pour la délivrance des Autorisations de Mise sur le Marché des
médicaments aujourd’hui en Europe, par exemple, seul importe le critère :
‘rapport bénéfice sanitaire / risque du produit’). Ces systèmes de régulation
se trouvent parfois en compétition puisqu’ils se chevauchent inévitablement et
qu’ils ont des logiques et
des types d’efficacité différents :
par exemple certaines tendent systématiquement à favoriser ‘le progrès’ et ce
qu’il apporte au groupe national (c’est souvent le cas des administrations liées
aux pouvoirs exécutifs), d’autres protègent mieux les victimes ou les
‘perdants’ du progrès (les tribunaux) – les enjeux pouvant être toutefois
beaucoup plus complexes (urgence de mise sur le marché de médicaments pour
certains groupes très menacés et prêts à prendre des risques (cas du
SIDA) ; implications évidentes que tel choix renforce fortement la
puissance d’une filière industrielle ou d’un groupe sur un autre (cas des OGM),
etc.)
Cette
notion de régulation recouvre aussi l’idée du suivi continu et plus routinier
(jamais soumis, à moins de crise brutale, à la ‘démocratie participative’,
voire au politique institué) de la qualité ou de la conformité des produits, du
respect des règles dans les circuits de production et de distribution – et de
l’armada de ceux qui accomplissent quotidiennement ces tâches. Elle recouvre
l’élaboration et la définition des normes et standards (comment arrive-t-on aux
normes de santé publique pour les faibles doses en radioactivité ?), une
des questions les plus primordiales dans nos sociétés hautement techniques et
industrialisées où sont définies des dizaines de milliers de normes de ce
genre ; l’émergence de nouvelles formes de management des hommes et des
choses, notamment pour la période récente (remplacement des administrations par
des agences, effets du transfert des techniques du management ‘participatif’
des entreprises dans les administrations) ; les modes par lesquels des
solutions nouvelles sont / pourraient être imaginées (comment permettre une
véritable cohabitation des logiciels libres et propriétaires par exemple), etc.
3) Enfin, la question
des catégories, du basculement des catégories qui organisent notre appréhension
des choses aujourd’hui. « Public »,
« profane », « société civile »,
« responsabilité », « gouvernance », « démocratie
participative », « transparence » ... — autant de termes et
d’expressions qui ont émergé dans les dernières décennies et se sont mis à
structurer l’espace politique et social, à le transformer, à le ‘performer’ de
façon neuve. La variété de leurs usages témoigne de la place que ces catégories
ont acquise, aussi bien dans le champ de l’étude des sciences et le domaine STS
que dans les sphères politiques, industrielles, institutionnelles ou
médiatiques. Ces catégories,
construites dans des circonstances spécifiques à travers des processus
politiques et cognitifs complexes qui restent à analyser, sont souvent
employées aujourd'hui comme des évidences. Elle légitiment certains modes
d’action, certains groupes et enjeux, et en rendent invisibles d’autres. La
polysémie est ici souvent centrale : on parle ainsi parfois indifféremment
de public, de citoyen, de profane, de société civile, voire de client ou de
consommateur.
Les questions qui nous intéresseront dans cette
troisième session sont : comment, où, à travers quels acteurs, ont émergé,
se sont mises en place, se sont vus réappropriées puis devenir hégémoniques un
certain nombre de manières de décrire et de concevoir le monde de la science et
du social, la nature et le politique? Quelles autres catégories ont disparues
dans ce processus, quels cadrages ont perdu leur pertinence, quelles questions
ont perdu leur légitimité – et quels groupes en ont souffert? Est-il possible
de repérer l'émergence de ces catégories dans le milieu académique mais aussi
dans les sphères politiques, industrielles ou médiatiques ? Jusqu’où ces
catégories sont devenues des catégories d'analyse non problématiques,
évidentes, devant structurer nos réflexions car adaptées aux problèmes nouveaux
qui sont les nôtres (questions d’environnement, de pollution et de risque dans
un cadre très mondialisé demandant de nouvelles formes de gouvernance) et
jusqu’où devons nous les traiter (encore ?) comme des catégories
d'acteurs, locales, répondant à des situations et des intérêts précis, et qui
sont aveugles à des questions massives qu’elles font disparaître de la vue
? Quelles tensions émergent de leurs
usages multiples, et quelles tensions suscitent-elles dans le corps social ?
Y-a-t-il des domaines technico-scientifiques (nucléaire, biotechnologies,
médicine ...) où leur émergence ou resurgissement ont été primordiales,
généalogiquement décisifs ? Le but est d’analyser des situations dans
lesquelles certaines de ces catégories se sont construites (et reconstruites), de
rendre compte des conditions de production, des formes de justifications, des
relations de pouvoir, des perceptions et des systèmes de valeurs auxquelles
elles font référence – et finalement de leur victoire.
Pour
aborder ces questions, nous nous proposons de combiner études contemporaines et
études historiques. Pas
simplement parce que le Centre Koyré est un groupe d’historiens mais parce que
l’histoire permet de multiplier les cas, d’étendre la variété des situations et
des solutions qui peuvent être considérées – et donc d’ouvrir les questions
qu’on peut poser au contemporain ; mais aussi parce que les approches
historiques permettent, puisqu’elles vivent sur le long terme et connaissent
‘la suite de l’histoire’, de parler des effets (anticipés ou non) des décisions
prises, et d’identifier d’éventuelles permanences (réguler via une
administration ou via un système judiciaire peut conduire à des effets
systémiques différents, des effets d’une extrême importance sociale,
environnementale ou politique).
Programme
8h30-9h00 Accueil des participants
9h00-9h15 Ouverture de la journée
9h15-11h
Session 1: Distribution, variété et efficace
différentielle des savoirs dans l’espace social
Katja Patzwaldt, IWT Bielefeld, « Organising scientific advice for labour market reforms:
reason and legitimacy »
Christophe Bonneuil, Centre A. Koyré, Elise
Delemenaure, ENS, « Le retour du paysan comme acteur de la
conservation et de l'innovation en génétique végétale »
Julien Levrel, LATTS, « Ouvrir des
savoirs fermés : le dispositif médiatique Wikipédia »
Discutant: Pierre Benoît-Joly, INRA
11h-11h15 Pause café
11h15-13h00
Session
2: Modes de régulation des savoirs et
des produits
Jean-Baptiste Fressoz, Centre A. Koyré,
« Disparitions : du risque, de l'éthique et de la sphère publique à propos
de l'inoculation et de la vaccine, 1750-1850 »
Jean-Michel Fourniau, INRETS, « Nucléaire
et démocratie délibérative. Les technologies nucléaires à l’épreuve du débat public »
Willem Halffman, Université de Twente,
« Accounting the commons »
Discutant: Jean-Paul Gaudillière, Inserm
13h00-14h30
Déjeuner
14h30-17h30
Session
3: Construction des catégories de science, d'expertise et de régulation
Dominique Pestre, Centre A. Koyré, « 'Sociéte Civile et Gouvernance', Emergence
et
(ré)émergence
de deux catégories depuis trente ans »
Jana Klemm, IWT Bielefeld,
« Constructing the position of expert in the media discourse: The
production of knowledge as the knowledge of the other »
Sezin Topçu, Centre A. Koyré,
« Le ‘profane’ à l’épreuve du nucléaire, de la politique et des sciences
sociales »
15:30-15h45 Pause café
Peter Weingart, IWT Bielefeld, « Social Robustness of scientific knowledge -
epistemic and sociological reflection »
Yves Sintomer, Centre Marc
Bloch, « 'Démocratie participative' et 'démocratie délibérative' :
deux catégories émergentes »
Discutant: Hans-Peter Müller,
Université Humboldt
17h30-18h00 Discussion générale et clôture de la journée